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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/948

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la tuer ; et comme toute résistance aurait été inutile, après le premier moment de terreur elle se jeta dans ses bras. « Je vous aime ! s’écria-t-elle, je ne puis vivre sans vous ! C’est Dieu qui veut que nous nous aimions, malgré les barrières qui nous séparent ! Vous ne pouvez renoncer à votre vie, John, ni moi à la mienne : mais nos cœurs ne font qu’un seul cœur ! » Sur quoi elle le couvrit de tendres baisers. « Et l’on entendit un grand cri, pareil à celui d’un homme qui tombe dans un gouffre. Et John Storm l’étreignit avec passion, et il sentit que sa chevelure dénouée lui caressait la joue. »

En sortant de chez Glory, le lendemain matin, le malheureux se rendit au bureau de police et se constitua prisonnier : on le recherchait, en effet, depuis la veille, comme l’instigateur d’une émeute qui s’était produite dans Londres. Il éprouvait un mélange de honte et d’angoisse, mais bien à tort : car, en devenant l’amant de Glory, il l’avait enfin tout à fait convertie. Désormais la jeune actrice n’avait plus aucun goût pour la vie de Londres : elle refusa même la main de Drake, et le titre de lady qui s’y trouvait attaché ; renonçant au monde, elle vint reprendre son ancien métier d’infirmière, dans l’hôpital fondé par John Storm. Et dès les premiers jours qu’elle y était, elle y vit apporter le prêtre lui-même, mortellement blessé dans une bagarre, au sortir de prison. Elle fut unie à lui par le sacrement du mariage. « — Je regrette, lui dit-il, d’avoir à m’en aller avant vous, Glory ! — Elle secoua la tête pour empêcher ses larmes de couler, et répondit gaiement : — Non, c’est bien ainsi que les choses devaient se passer. J’ai besoin d’un petit répit pour repenser un peu à tout cela, voyez-vous ; et ensuite… ensuite j’irai vous rejoindre, comme on s’endort l’un après l’autre, le soir, sur le même oreiller ! » — Et John Storm, laissant retomber sa tête avec un grand soupir, lui dit : « Le Seigneur, en tout cas, m’accorde là une heureuse fin ! »

Tel est, aussi exactement qu’il m’a été possible de le résumer, le sujet principal d’un grand roman de M. Hall Caine, le Chrétien, qui vient de paraître à Londres avec un succès extraordinaire. Et je ne sais si je me trompe, mais il me semble que c’est un sujet qui a été traité déjà, plus d’une fois, avant M. Hall Caine, mais une fois surtout, au siècle passé, dans un petit roman français de quelque renom. L’héroïne, en particulier, cette Glory si légère et cependant si tendre, souriante avec des larmes dans les yeux, partagée entre son amour pour John Storm et sa soif des plaisirs galans, n’est-ce pas elle qui, sous le nom de Manon Lescaut, a séduit et ému tant de générations ? N’y a-t-il