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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/940

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Pour accroître cette excitation, quel mal se donnent les musiciens ! Comme ils se tourmentent et se torturent eux-mêmes ! A quels procédés, à quels subterfuges n’ont-ils pas recours ! Quelle guerre déclarée au naturel ! Ils l’ont chassé trop loin pour que de longtemps il revienne, surtout au galop. En tout cas, M. Fauré n’est pas celui qui le ramènera. Qu’est-ce que La bonne chanson ? Un cycle de petits poèmes à quelque bien-aimée, non pas, comme celle de Beethoven, absente, mais présente et consolatrice. La bien-aimée de Beethoven s’appelait Thérèse ; celle de Verlaine, Charlotte sans doute ou Caroline, car elle portait, nous est-il dit, un nom « car-lo-vin-gi-en ». Dans ce nom le poète voit, entend une infinité de choses, et le musicien les a voulu rendre par une musique dont on ne saurait dire si elle est d’un décadent ou d’un primitif. Et presque tout le recueil de M. Fauré nous laisse dans le doute, car au-delà d’un certain point l’ingéniosité ressemble à l’ignorance, et l’excès du raffinement ramène à la barbarie.

Le premier caractère de ces mélodies est d’être horriblement difficiles. Plût au ciel, aurait dit ce mauvais plaisant de Rossini, qu’elles fussent impossibles ! En les « travaillant », j’admirais comment la musique devient un art de plus en plus populaire, tout en devenant de plus en plus un art fermé, presque secret, qui se dérobe et se défend. La musique aujourd’hui le plus au goût du public, celle de Wagner, n’est-elle pas aussi le moins à sa portée ? Et vous n’imaginez pas quelle peine il faut prendre, avant même de juger les mélodies de M. Fauré, pour arriver seulement à les connaître.

Ici tous les élémens sonores paraissent en contradiction : la voix avec l’accompagnement, les notes du chant avec les accords, les accords même entre eux, et les notes du chant entre elles. Celles-ci constamment ont l’air de se succéder sans ordre, sans logique, de tracer au hasard des lignes sans grâce ou sans fermeté, surtout sans direction. Détachez ou dépouillez de son accompagnement un de ces chants, et que ce soit, par exemple, celui de la mélodie sur ces paroles : Donc ce sera par un beau jour d’été ; je doute que vous puissiez encore nommer chant ce reste ou ce résidu sonore.

Des harmonies autant que des notes l’enchaînement habituel nous échappe. Je vous recommande à cet égard le début de la sixième mélodie : Avant que tu ne t’en ailles, pâle étoile du matin. Il y a là des sixtes vraiment cruelles. Et plus loin : Mille cailles chantent, chantent dans le thym. D’abord, ceci soit dit pour le poète, ce n’est pas dans le thym qu’on trouve les cailles. Et puis, ceci pour le musicien, les cailles ne poussent pas de pareils cris. Elles chantent d’une voix limpide ; elles