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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/880

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un médecin, ou un avocat ou un commerçant. Le petit bourgeois a des idées analogues ; chacun regarde plus haut. Or, il semble à ces petites gens que le meilleur moyen de faciliter l’ascension de ses enfans, c’est d’en limiter le nombre et de laisser à chacun une plus grosse part de fortune ; il en coûte d’ailleurs, cher pour donner à un enfant une éducation qui le mène aux carrières libérales ; de là la coutume aujourd’hui presque générale, celle de l’enfant unique ou de deux enfans, un de chaque sexe.

Nous avons signalé, il y a déjà dix ans, ces sentimens démocratiques, qui exaltent l’ambition du père de famille comme la cause principale de l’infécondité française ; nous ajoutions que graduellement elle devait gagner tous les peuples civilisés et les mettre dans le même état. Un écrivain à tendances socialistes, M. Arsène Dumont, a plus récemment développé la même thèse [1]. Il a donné à ce phénomène un nom frappant, celui de capillarité sociale ; chaque molécule sociale, poussée par un instinct presque irrésistible, cherche à s’élever. Pour l’individu, comme pour la famille, la fécondité semble un obstacle à cette ascension. Se mariant plus tard, après être arrivé à une position meilleure, ayant moins de charges, entourant l’enfant unique ou les deux enfans de plus de soins, faisant pour chacun d’eux plus de sacrifices, l’homme s’imagine qu’il devient plus important dans la société, qu’il se ménage un ou des descendans qui tiendront une place considérable. Voilà l’idéal général, d’une nation démocratique, en France, en Angleterre, en Australie, aux Etats-Unis, en Belgique, en Suisse, dans les pays Scandinaves. C’est, si l’on veut, une corruption ou une déviation du sentiment démocratique ; mais cette corruption ou cette déviation est générale. Elle se manifeste surtout en France, parce que la France a devancé tous les autres peuples dans la voie de la démocratie, et qu’elle est arrivée la première, en Europe du moins, à cet état de société où chacun a le sentiment le plus vif de l’égalité et où l’ascension aux degrés élevés de l’échelle sociale apparaît, même au plus humble citoyen, comme possible, sinon pour lui-même, du moins pour sa descendance.

Aujourd’hui, toutes les nations qui nous entourent et qui se sont imprégnées de l’idéal démocratique s’acheminent vers la même infécondité. La très forte réduction du taux de la natalité

  1. Arsène Dumont, Dépopulation et Civilisation, 1890.