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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/861

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atteignit son point culminant vers le milieu de ce siècle : l’application à la production des découvertes de la science moderne et la constitution de la grande industrie. C’est de l’année 1760 que l’économiste anglais Marshall fait dater, pour son pays, cette prodigieuse révolution [1].

Presque immédiatement se produit une altération démographique profonde dans la nation anglaise ; ce peuple de petits tenanciers et de petits artisans, épars dans les campagnes et dans de médiocres bourgs, asservi à des méthodes traditionnelles et jouissant d’une fécondité limitée, devient l’exubérante nation manufacturière et commerçante, prolifique, envahissante, débordante de vitalité, que nous avons connue dans le courant de ce siècle et qui a fait tant de jaloux. Les vieux règlemens des guildes sur le compagnonnage, sur la maîtrise, le célibat forcé ou les mariages tardifs qu’ils entraînaient pour un grand nombre sont abandonnés : des villes nouvelles se fondent et en quelques années éclipsent les villes les plus anciennes ; les manufactures appellent non seulement les hommes, mais les femmes et les enfans, et donnent à ceux-ci, à partir de cinq à six ans, une rémunération qui peut pourvoir à leur entretien et qui, à dix ou douze ans, laisse un excédent. De ce moment date la prolificité anglaise.

La population peut sensiblement s’accroître pour se proportionner, non seulement aux subsistances, mais au débouché. Le second de ces mots convient mieux que le premier, qui est d’un sens vague et ne comprend que des élémens matériels, tandis que le second, dans le sujet qui nous occupe, comporte un élément moral, l’appréciation que font les hommes de leur destinée future dans le milieu économique et social existant et de la destinée probable de leurs enfans. Le débouché prodigieusement élargi pour l’emploi des hommes, des femmes et des enfans surtout, détermina une abondante nuptialité et une (natalité plus abondante encore.

D’autres circonstances y contribuèrent. L’état mental et la conception familiale étaient autres alors qu’aujourd’hui. La classe ouvrière et une grande partie de la petite classe moyenne elle-même n’avaient aucune ou presque aucune instruction ; habituées à vivre dans une société régulièrement stratifiée et sans élasticité, elles ne pensaient guère à s’élever d’un échelon social à un autre ;

  1. Marshall, Economies of Industry, p. 18.