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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/856

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autrefois les entraînait dans la vie hors la loi pour éviter quelques années de caserne : aujourd’hui encore, pour échapper à quelques mois de prison, un paysan prendra le maquis avec une arme et risquera les galères.

Mais le gouvernement italien n’a rien à redouter d’une insurrection et rien non plus d’une révolution sociale. Les fameux fasci de Sicile ont été brisés par l’énergie d’un seul ministre, et le mouvement qui, en 1893, agitait les Pouilles, s’est arrêté de lui-même, après avoir coûté la vie à un employé du fisc. Il n’y a pas d’homme d’intelligence assez puissante et assez primitive à la fois pour remuer ces masses, et l’on hausse les épaules quand on parcourt le journal de Pouille qui prétendait parler au nom des travailleurs de la terre, superstitieux et illettrés, en prenant pour titre : « la Foi Nouvelle », la Fede Nuova, et en traduisant des pages de Karl Marx.

Non, les paysans ne se soulèveront pas : quand la vie leur devient trop difficile, ils ont un moyen de salut qui leur laisse au moins une espérance : ils s’expatrient. Pour avoir la pensée d’émigrer, ils n’ont pas besoin d’être attirés par les agences : ils n’ont qu’à imiter l’exemple de tant de communautés et d’individus qui sont venus autrefois s’établir sur leur sol, Grecs, Albanais, Normands. Laboureurs et pèlerins, ils n’ont qu’à continuer le voyage qu’ils font chaque jour ou chaque année, et qu’à prolonger la route accoutumée jusqu’à ce qu’elle les conduise à la mer. J’en ai vu partir bien des bandes. Ils quittaient presque sans chagrin le village dont ils s’étaient éloignés déjà pour travailler et pour prier, et c’est à peine s’ils retournaient les yeux vers la terre inhospitalière dont il leur avait fallu chercher si loin des lambeaux à labourer. L’habitude de la migration est devenue pour eux une leçon d’émigration ; les pèlerinages ont préparé les exodes ; et le clocher des « Américains », quand le paysan de Basilicate monte aux fêtes de la Vierge la colline de Pierno, parle en même temps à son âme obscure de Paradis et d’Eldorado.


EMILE BERTAUX.