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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/854

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justice, la conscription réduite à quelques mauvais numéros. Et déjà le service militaire semblait insupportable à ces travailleurs vagabonds, toujours libres sur les chemins, et qui ne savaient obéir qu’à la tradition des ancêtres. C’est parmi les réfractaires que se recrutaient les brigands. Je voyageais par un train du soir entre Rome et Naples, quelques jours après le mariage du prince héréditaire. A Ceccano un homme de mauvaise mine, qui portait deux gourdes énormes, vint s’asseoir dans notre compartiment et y resta muet au milieu des conversations qui se poursuivaient. Un bon prêtre, avec l’indiscrétion des méridionaux, demanda au voyageur solitaire d’où il venait. Celui-ci tressaillit, hésita une minute, puis il répondit textuellement cette phrase mystérieuse : « Je suis né d’hier. » Devinant quelque drame, nous le pressâmes tous de questions et il finit par nous raconter son histoire. Nous avions pour compagnon l’un des plus fameux brigands de la Basilicate, Pietro Somma d’Avigliano. Réfugié comme tant d’autres sur les terres du pape, il avait été reconnu et livré dès 1870, jugé à Potenza pour dix-neuf chefs d’accusation, et condamné aux galères à perpétuité. Après vingt-cinq ans de bagne passés en Sardaigne, il venait d’être gracié à l’occasion du mariage royal, et il revenait à son village de la montagne, où personne ne devait plus le reconnaître. J’eus la curiosité de savoir comment et pourquoi il s’était fait brigand ; il me répondit très simplement : « J’étais tombé à la conscription ; alors j’ai fait comme les camarades : j’ai pris la campagne et j’ai rejoint Crocco. »

Aux fils de ces hommes, l’Italie a imposé le service obligatoire pour tous et elle les a livrés par bataillons entiers à l’Afrique insatiable. Les paysans donnent tous leur liberté et beaucoup ont donné leur vie pour des mots qui ne peuvent se traduire dans leur humble dialecte, et qu’ils ne savent pas lire sur les inscriptions éloquentes qui commémorent aux murs des municipes les Mille de Marsala et les Cinq cents de Dogali.

Peut-on dire que ces hommes aient gagné à la victoire du Vulturne et à la prise de Gaëte ? Sans être devenus plus savans ni plus industrieux, ils sont plus pauvres et moins libres ; à leurs maux séculaires, la malaria et les latifundia, en est venu s’ajouter un nouveau : la civilisation. Aussi trouve-t-on souvent des paysans qui parlent avec amertume du bonheur que donnait le gouvernement passé, governo cessato, et qui regrettent franchement