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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/813

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Les jeunes écoles sont forcées d’être intolérantes et agressives. Jamais les romantiques ne seraient venus à bout de leur tâche, jamais ils ne nous auraient débarrassés de la queue de l’armée classique, sans leur intransigeance et leur violence. C’était tout juste, et avec des soupirs, s’ils passaient à Victor Hugo ses petits cols de chemise d’un goût bourgeois, et Victor Hugo était un dieu, élevé par sa divinité au-dessus des lois et de l’opinion. Il fallut leur grande amitié pour qu’ils passassent à Gérard Labrunie, qui n’était pas un dieu, d’être ce qu’il était. Gérard avait tout à se faire pardonner, à commencer par son visage blanc et rose de chérubin, au-dessus duquel une chevelure blonde faisait « comme une fumée d’or. » Il avait une fossette au menton et une bouche au sourire d’enfant, des yeux gris « aussi lointains que des étoiles [1], » un grand front « poli comme de l’ivoire et brillant comme de la porcelaine » ; rien de tragique dans sa physionomie, rien de byronien dans ses attitudes, mais des timidités et des rougeurs de jeune fille de Scribe, la terreur d’attirer l’attention, l’horreur des querelles et des discussions, du bruit et des couleurs voyantes. Il ne demandait à son costume que de ne pas l’empêcher de se confondre avec la foule. Invariablement vêtu d’une longue redingote en Orléans noir, et d’un paletot bleu foncé « auquel, disait Gautier, on avait recommandé de ressembler au paletot de tout le monde », il aurait passé partout inaperçu et comme invisible sans sa démarche très particulière d’homme à demi soulevé par un souffle secret. Sa conversation donnait une impression analogue ; c’était « un esprit ailé, une nature ailée », répètent ses amis, auxquels il rappelait les oiseaux voyageurs. On était accoutumé, dit encore Gautier, « à le voir apparaître dans une courte visite, familier et sauvage comme une hirondelle qui se pose un instant et reprend son vol après un petit cri joyeux. » Il fallait le suivre « pour profiter de sa conversation charmante, car demeurer en place était pour lui un supplice ! Son esprit ailé entraînait son corps, qui semblait raser la terre. »

L’hirondelle ne chante pas ; elle gazouille. Ce qu’écrivait Gérard Labrunie ne se prêtait pas à être trompeté le poing sur la hanche et le nez au vent, ainsi qu’il convenait aux œuvres romantiques ; il avait toujours l’air d’écrire pour être lu à demi-voix. Il « se plaisait dans les gammes tendres, les pâleurs délicates et

  1. Paul de Saint-Victor, Notice sur Gérard de Nerval.