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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/805

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belle chanteuse avait offert sa joue sans embarras, parce qu’il ne comptait pas. Ils prenaient possession de son cœur en vertu d’une sorte de titre ancien et mystérieux : — « Elle se tut, continue le récit [1], et personne n’osa rompre le silence. La pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées, qui déroulaient leurs blancs flocons sur les pointes des herbes. Nous pensions être en paradis. — Je me levai enfin, courant au parterre du château, où se trouvaient des lauriers plantés dans de grands vases de faïence peints en camaïeu. Je rapportai deux branches, qui furent tressées en couronne et nouées d’un ruban. Je posai sur la tête d’Adrienne cet ornement, dont les feuilles lustrées éclataient sur ses cheveux blonds aux rayons pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures. — Adrienne se leva. Développant sa taille élancée, elle nous fit un salut gracieux, et rentra en courant au château. » Adrienne repartit le lendemain pour le couvent où elle était élevée. Gérard de Nerval ne la revit jamais et la chercha toujours. Il lui semblait l’avoir connue dans une autre existence, ce qui établissait entre eux un lien mystique et indestructible. On eut beau lui dire, aux vacances suivantes, qu’elle avait pris le voile, puis qu’elle était morte, il persistait à la deviner dans les femmes que le hasard plaçait sur sa route. C’était elle sans être elle, c’était elle transmigrée dans un corps nouveau et reconnaissable à quelque détail tel que la nuance des cheveux ou le timbre de la voix. Il fut amoureux d’Adrienne toute sa vie et uniquement, mais d’Adrienne sous des noms et des costumes différens, de manière que ses meilleurs amis y furent trompés et purent lui attribuer une passion vulgaire pour une femme de théâtre. Gérard de Nerval ne s’était pourtant pas fait faute de répéter en prose et en vers que son amour, tous ses amours, avaient leur « germe dans le souvenir d’Adrienne, fleur de la nuit éclose à la pâle clarté de la lune, fantôme rose et blond glissant sur l’herbe verte à demi baignée de blanches vapeurs. » Personne n’avait compris. Personne n’avait même remarqué qu’une de ses plus jolies pièces de vers consacrait la mémoire de sa rencontre avec Adrienne :

<poem> Il est un air pour qui je donnerais Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber, Un air très vieux, languissant et funèbre, Qui pour moi seul a des charmes secrets.

  1. Sylvie.