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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/775

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LE DÉSASTRE.

il y avait autre chose, qu’il ne démêlait pas bien, mais qui les séparait, d’Avol et lui…

Bientôt, il sortait sans être remarqué. Anine le rencontra dans un couloir. Elle le regardait, haute et pure, bien en face : il baissa les yeux. Le jugeait-elle coupable ? Lui devait-il compte de son passé ?… Il eut une envie irrésistible de lui dire : « D’Avol raillait… je n’ai jamais aimé personne ! » et de renier sa douce et fière amie… Quelques instans après, il s’accoudait sur le parapet du pont de la Comédie, regardant couler l’eau rapide, l’eau trouble qui descendait vers Thionville, gagnait les pays libres. Une horrible détresse, un découragement mortel, le paralysaient. Tous ces revers, de si terribles nouvelles, c’était trop !…

Il pensa aux siens, à Mme de Guïonic, tendit en vain son âme d’un suprême élan, et ne réussit même pas à s’attendrir. Il se sentait vieux, vieilli du coup, irrémédiablement. À suivre le courant de l’eau sombre, il éprouvait une sorte de vestige. Où allait-on ? Comment cela finirait-il ? Sortirait-on jamais de ce Metz, qui, comme un aimant diabolique, attirait, retenait ?

D’Avol, Anine… Il souffrait beaucoup. Pourquoi Jacques ne l’aimait-il plus ? Car d’Avol ne l’aimait plus, il le pressentait, le devinait. Que lui avait-il fait ? Est-il vrai que certaines amitiés sont comme ces ampoules de verre qu’on peut jeter à terre sans les briser, et qui, si l’on les touche sur un seul point, même légèrement, éclatent et tombent en poussière ? La leur était-elle de celles-là ?… Le pur visage, les grands yeux d’Anine se levèrent irrésistiblement devant lui. Pauvre Mme de Guïonic !… et il plaignit son propre passé, sa jeunesse, l’Empire disparu. Il se plaignit, tel qu’il avait été, un homme de cet écroulement, un homme de ce désastre. Ah ! se refaire, s’il en était temps encore ! Quelle leçon ! Quelle leçon !

Il avait tiré la bague d’opale de son doigt. Elle chatoyait, dans la fin de jour, comme un reflet de beauté, de jeunesse, de plaisir ; il examina un instant la fêlure qui la traversait, et la suspendant, — sans regret, comme un adieu à tout un passé qui ne renaîtrait jamais, il la laissa tomber dans la Moselle.


Paul et Victor Margueritte.

(La cinquième partie au prochain numéro.)