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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/759

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LE DÉSASTRE.

Il maniait de ses longs ongles un bistouri, travaillant dans la chair d’un grand corps étendu, dont un Père jésuite maintenait les bras et cachait le visage.

— Le commandant Couchorte, dit le Père Desroques qui reconduisait Du Breuil.

Décherac, à présent.

Ramené à Metz après sa blessure, Décherac avait eu la bonne fortune d’être rencontré par M. et Mme de Fontades, près de la porte des Allemands. Ils l’avaient reconnu, pris avec eux, installé de vive force dans le logement, assez petit, qu’ils occupaient, faute de mieux, à Metz. Un parfum de foin coupé, une voix fraîche, deux yeux charmans… Mme de Fontades s’exclamait :

— Le commandant Du Breuil ! Certainement… M. Décherac parle souvent de vous. Venez, monsieur.

Un couloir sombre, une petite chambre. Décherac, pâle encore, assis dans un grand fauteuil, souriait. Comment n’eût-il pas souri, soigné par une si aimable femme, comblé de soins et d’attentions ?

— Oh ! ma blessure n’est pas dangereuse, trois semaines de repos.

Il s informait des camarades, de la besogne. Rien d’important, fit Du Breuil avec un soupir. La gaieté de Décherac le décevait, il se sentit triste et seul. Était-ce le frou-frou léger de la robe de Mme de Fontades, ses yeux bleus, l’odeur de foin coupé ? Une mollesse attendrie se glissa dans son cœur. Comme Mme de Guïonic était loin, voilée d’une brume d’oubli ! Anine… elle lui paraissait plus lointaine encore, inaccessible. À peine l’avait-elle regardé l’autre fois… Décherac cependant voulait savoir : est-ce qu’on ne tentait rien ? — Rien. Bazaine avait bien dit, en quittant les hauteurs du Saint-Julien pour rentrer à cet éternel Ban Saint-Martin : — « Eh bien, puisqu’il en est ainsi, nous nous battrons maintenant tous les jours ! » Depuis, le maréchal avait invité Canrobert à faire à l’occasion enlever Ladonchamps, — Frossard, Mercy-le-Haut. Lebœuf devait les soutenir, s’entendre avec eux. — « Je connais ça, fit Décherac ; l’ordre dubitatif ! » Mais aujourd’hui même, trouvant qu’on avait trop tardé, Bazaine renonçait à l’attaque. On semblait se résigner au blocus : les routes étaient coupées, barricadées ; des tranchées-abris ouvertes sur plusieurs points ; des lignes continues couvraient les fronts de bandière, reliaient entre eux les forts dont on activait l’armement.