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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/752

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REVUE DES DEUX MONDES.

multe de la mort : cela se réduisait à des images brèves, à des actes simples, une sorte de vie machinale. Croisement en tous sens d’officiers d’état-major, galops, poussière, bonnes nouvelles : l’infanterie de Lebœuf enlève Montoy, Flanville ; les dragons, Coincy. Un obus ! Le général Jarras a son cheval tué sous lui. Comme les soldats sont excités ! Tout va bien, il paraît que Noisseville est pris. Décherac tombe, il a deux côtes enfoncées ; on l’emmène. Pauvre Décherac, il sourit quand même, tout faible et sanglant. Ah ! voilà Blache essoufflé. Bravo ! il apprend au maréchal impassible qu’on se porte sur Servigny. Noisseville commence à flamber. Le soir tombe, des blessés, des morts, la rosée, la fraîcheur !… On entend au loin la charge ; haletante, courte, pressée, elle sonne, ici affaiblie, là plus forte, dans les vallons, sur les plateaux :

Il y a la goutte à boire
Là-haut !
Il y a la goutte à boire !

Le refrain sonne. Le cœur bondit. Sabres hauts, baïonnettes rouges, comme elle s’élance, comme elle se rue en fanfare, la charge ! La nuit vient. Servigny brûle. De grandes rumeurs passent dans le grondement de la fusillade et des tambours. — « Entendez-vous ? » fait Restaud, dont les yeux brillent. — Oui, Du Breuil entend : « Vive l’Empereur ! » Allons, c’est la trouée, cette fois ! Demain, on sera loin !… La nuit est noire, mais sur les glacis du Saint-Julien des brasiers s’allument, ça et là des feux pétillent. Décidément, c’est la victoire.

Une douche glacée, une tristesse subite s’abat sur l’état-major. Halte ! Chacun bivouaquera sur son terrain. Bazaine se reporte en arrière. Il contourne deux fois une mauvaise auberge encombrée de morts et, sans dire un mot, sans laisser un ordre, prend la direction du village Saint-Julien et de Metz. Du Breuil, la gorge serrée, cherche — comme il fait sombre ! — à distinguer les visages qui l’entourent ; il se rappelle cette voix qui, dans les ténèbres du soir de Borny, l’avait troublé. Il l’entend encore, c’est la voix de Laune, qu’il a osé interroger :

— Mon colonel, qu’est-ce que nous faisons ? Où allons-nous ?

Laune répond :

— Dieu seul le sait !… Ah ! quelle épreuve.

Autour d’eux des bruits circulent, très bas. Charlys a entendu