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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/733

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LE DÉSASTRE.

prescrire au commandant de la Garde de suspendre le mouvement et d’attendre de nouveaux ordres.

— Qu’est-ce que je vous disais ? fit Massoli.

Il baissa le nez. Des torrens d’eau, comme on passait la Moselle, ruisselaient sur le cortège. Certains enfonçaient le cou dans leur macferlane, d’autres inclinaient leurs capuchons pointus. L’ouragan emportait des nuages noirs ; des piques d’eau transperçaient les habits, entraient dans les bottes ; les chevaux glissaient, leurs sabots faisaient rejaillir les flaques.

— Les pauvres diables !… dit Restaud. Il pensait aux soldats, depuis la diane… Les régimens englués, les pièces embourbées, les chevaux même, qui peinaient davantage ! Massoli parut étonné :

— Le jus de grenouille est pour tout le monde.

— Nous ne sommes pas à plaindre, protesta Restaud.

— Je vous demande bien pardon, je n’ai pas déjeuné !

— Moi non plus, fit Restaud, très sec.

Massoli, vexé, retint son cheval, alla se mettre au pas de Floppe ; ils épousèrent leurs rancunes. Floppe put blaguer à son aise les « poseurs », Restaud, Du Breuil, Laune.

Hors la ville, la campagne n’offrait que dévastation : villas rasées, arbres abattus, champs éventrés, fruitiers à sac. La mise en état de défense, le pillage des convoyeurs et des soldats avaient fait un désert de ce doux pays. La terre, défoncée par les attelages, soulevée, creusée par les obus, montrait ses entrailles. Une odeur épouvantable s’éleva. Il y avait par là des morts mal enterrés. On entendait çà et là des coups de feu, le bruit sourd du canon. La pluie redoublait de violence, le tonnerre grondait, le vent soufflait en tempête.

— Jamais, dit Francastel, nous ne pourrons nous battre par un temps pareil.

On arrivait au château de Grimont, gardé par le 60e de ligne. Pied à terre. On attendit les commandans de corps d’armée que le maréchal avait fait prévenir.

— Un vrai décor de mélodrame, n’est-ce pas ? dit Laune à Charlys, en désignant la maison fortifiée, volets pendans, fenêtres bouchées de sacs de terre, murs des jardins crénelés, et le bois qui s’étendait en avant, rasé, tous les arbres gisans.

Charlys eut un sourire singulier :

— Puissiez-vous ne pas avoir été prophète sans le savoir.