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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/731

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LE DÉSASTRE.

depuis huit jours. Une dormit pas. Les morts le tourmentaient, ceux qu’il avait tant aimés, Lacoste, d’Avol ; ceux qu’il avait connus, Vacossart, Kelm, d’autres.

Les Bersheim ? Du Breuil n’avait pas eu le temps de leur rendre visite, ni le courage. À quoi bon aller se faire plaindre ?… Il songeait à Anine. Plaindre ? Est-ce le sentiment qu’elle eût éprouvé. Il se sentait amoindri dans son orgueil de soldat. Au matin, Frisch lui apprit que Titan, le chien de Lacoste, était mort. Il alla le voir, l’animal était raide. Mme Guimbail, la propriétaire, était là, jeune femme sèche, en noir, qu’on ne rencontrait jamais dans l’escalier ni les couloirs ; elle rougit d’être surprise en cornette de nuit et disparut. Frisch caressa la tête de Titan :

— Il avait plus de cœur qu’un homme ! dit-il.

Le ciel était nuageux, l’humidité pénétrante. Entre des éclaircies de soleil, des averses tombaient. Depuis l’aube, les troupes passaient la Moselle. Des aides de camp, des estafettes apportaient les nouvelles. Le 2e corps, dès trois heures du matin, s’était mis en route, par le pont des Morts et la ville ; de ce côté, nul contretemps. Mais, aux ponts d’aval et d’amont jetés sur les deux bras de l’île Chambière, des arrêts se produisaient. Le pont d’aval, construit avec de vieux chevalets, afin de ménager le matériel neuf de l’armée, ne pouvait supporter ni cavalerie ni artillerie ; canons, caissons, prolonges et chevaux du 6e corps étaient forcés de faire un détour considérable pour aller franchir l’autre pont, réservé au 4e corps. Bien que tous les bagages eussent été laissés à Chambière, l’encombrement des troupes, le long de la rampe du village Saint-Julien, était énorme. Elles n’avançaient qu’avec une extrême lenteur, en retard, comme toujours.

Fiévreuse, inquiète, maussade, l’agitation du grand Quartier général, autour de la maison du maréchal ! Dès neuf heures, les chevaux bridés, on attendait l’ordre du départ ; on ne sait quelle tristesse de mauvais augure, sur les groupes, planait. On se parlait à voix basse. On commentait l’attitude de Soleille et de Coffinières. Bien que leur conversation de la veille avec le maréchal n’eût pas transpiré, on croyait en connaître le sens. On ne doutait pas qu’ils n’eussent fait tous leurs efforts pour déterminer Bazaine à rester sous Metz, Soleille toujours timoré, Coffinières préoccupé du sort de la ville. Ce matin même, assurait-on, ils lui avaient adressé une note explicative où ils reproduisaient leurs argumens, rejetaient à l’avance toute responsabi-