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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/719

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toujours imposé au vaincu des concessions pénibles : l’intervention des autres puissances a pu quelquefois les limiter, les atténuer, mais non pas les supprimer. Dans le cas actuel, que devait et pouvait faire l’Europe ? Elle se trouvait placée dans l’alternative, ou d’abandonner la Thessalie à la Porte, de reconnaître une fois de plus la légitimité du droit de conquête et d’en consacrer les conséquences ; ou bien d’assurer au vainqueur une indemnité.

Dès le premier moment, l’opinion du monde civilisé s’est prononcée contre toute cession territoriale à la Porte. A tort ou à raison, on a déclaré qu’une terre restituée à la chrétienté ne devait jamais, sous aucun prétexte, faire retour à la Turquie. Cet axiome n’est peut-être pas sans danger, mais il s’est emparé des esprits avec une force telle que les diplomates se sont trouvés dans l’obligation de s’y conformer. Dès lors, on n’a accordé à la Porte qu’une simple rectification de frontière, importante au point de vue stratégique, mais à peu près négligeable au point de vue des populations qui se trouvaient replacées sous le joug ottoman. Il y a environ quinze ans, l’Europe, avec imprudence évidemment, avait assuré à la Grèce une frontière septentrionale qui lui ouvrait militairement l’accès de la Macédoine et de l’Épire. C’était une tentation beaucoup trop forte pour que la Grèce y résistât longtemps. Par malheur elle y a succombé sans avoir rien préparé en vue du succès de son entreprise : elle n’avait réorganisé, au préalable, ni son armée, ni ses finances, et jamais peut-être on ne s’était engagé plus étourdiment dans une voie aussi périlleuse. Il a donc bien fallu fermer pour l’avenir à la Grèce les partes de la Macédoine et de l’Épire, et c’est à cela que se réduit la rectification territoriale qui a été faite. Elle a été déterminée par les attachés militaires des puissances, ce qui avait le double avantage d’en bien définir le caractère technique et, en même temps, de la rendre efficace. Pouvait-on faire moins après une guerre où la Turquie avait eu l’avantage ? Mais on n’a pas fait plus. La Thessalie tout entière est restée à la Grèce, et celle-ci, dans son infortune, n’aura pas du moins l’affliction de se voir arracher par la force une province où la majorité des habitans est de race hellénique, et qui, depuis son incorporation encore récente à la mère patrie, s’était tout naturellement fondue en elle. Ces déchiremens qui font naître dans une nation, pour peu qu’elle ait conscience de son unité, la pire de toutes les douleurs, et qui laissent à son flanc une plaie toujours saignante, ont été épargnés à la Grèce : elle devrait en savoir gré à l’Europe. Il est vrai qu’un contrôle financier est imposé à ses finances. Nous ne chercherons pas à atténuer ce que cette mesure a de rigoureux.