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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/696

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jugement, ce qu’elles contiennent de vraiment intéressant, de sérieux, d’humain : caractères, passions, esprit ou tendances philosophiques, et à considérer les œuvres par l’intérieur : en sorte que sa critique est rarement insignifiante. — Enfin, les relations des mœurs avec la littérature à travers les siècles enveloppant les rapports des divers formes littéraires avec les sociétés qui les ont produites et goûtées, la théorie favorite de Geoffroy insinue en lui, peu à peu, des commencemens d’intelligence historique, ce que M. Des Granges appelle « le sens du relatif » dans le ‘jugement des œuvres d’art, et communique à la critique de cet homme du premier Empire une souplesse et une libéralité fort remarquables pour son temps. Bref, il est arrivé que les préoccupations morales de Geoffroy lui ont ouvert l’esprit et ont fait de lui presque un novateur.

Après cela, qu’il ait un peu profité de certaines idées de Mme de Staël, ou même de Chateaubriand, je le crois. Mais les applications particulières qu’il en a faites au théâtre, et le ton, et l’accent, tout cela lui appartient bien en propre.

Il eut ce premier mérite de restaurer le culte fléchissant de Corneille et de Racine. La haine de Voltaire et de sa séquelle le rendit ici perspicace. Il lui sembla qu’en prônant les écrivains du XVIIe siècle aux dépens de leurs successeurs, il contribuait, lui aussi, au raffermissement des bases de la société, et qu’il assurait par-là, en quelque façon, la tranquillité de ses vieux jours. Ces classiques dont son enfance avait été nourrie chez les jésuites et qu’il aimait un peu par coutume et docilité, il se mit, déjà vieux, à les aimer en pleine connaissance de cause et avec une très personnelle ardeur. Et comme il tenait beaucoup à découvrir chez eux précisément ce qui manquait le plus aux « philosophes », il le découvrit en effet, et eut souvent la critique inventive, du moins dans le détail. Il admira Corneille, Racine — et Molière — pour des raisons dont quelques-unes n’avaient pas été dites avant lui. De tous les critiques de l’ancienne école, c’est à coup sûr Geoffroy qui a le mieux parlé de notre théâtre classique.

Il a bien compris Corneille, l’a bien vu dans son milieu, a bien démêlé ce qui, dans son œuvre, revient à son temps et ce qui revient à son génie ; bien senti sa grandeur morale. — Il écrit : « Si nous pouvions voir Corneille tel qu’il était, avec son grand manteau noir, sa perruque, sa calotte, son extérieur simple et négligé, son air grave et modeste, nous sentirions qu’un homme de cette espèce ne doit pas penser comme nos petits auteurs. » — Il trouve le premier, contre l’opinion de tout le XVIIIe siècle et même du XVIIe, que Polyeucte est aussi intéressant que Sévère ; il qualifie Polyeucte de « chef-d’œuvre