Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/695

Cette page n’a pas encore été corrigée


comment dégager sa vraie figure de ces innombrables chapitres analytiques où on me l’a débitée en petits morceaux. Essayons pourtant.

Il me semble que l’originalité de Geoffroy, c’est d’avoir été, dans la critique du théâtre, un moraliste. Cette disposition d’esprit s’explique par certains événemens de sa vie, et explique à son tour ce qu’il y eut souvent, dans sa critique, de clairvoyance, de nouveauté et de flamme.

Oui, de flamme. Geoffroy n’est pas du tout le pédagogue sévère et ennuyeux, le « pédant » de comédie que vous vous figuriez peut-être confusément. Il déborde de passion. L’âme de sa critique, c’est la fureur de vengeance d’un homme paisible, mais grincheux, qu’on a dérangé brutalement.

Professeur de rhétorique au collège de Montaigu et rédacteur bien appointé de l’Année littéraire, il était commodément installé dans l’ancien régime, juste à la place qui lui convenait. Or, comme il approchait de la cinquantaine, un âge où l’on a toutes ses habitudes, voilà la Révolution qui le culbute, le bouscule et le chasse. Caché dans un village des environs de Paris, la misère le réduit à se faire maître d’école, — jusqu’à ce que le Premier Consul, gendarme providentiel, remette tout en son lieu, choses et hommes, y compris Geoffroy, qui entre alors au Journal des Débats et commence, vers soixante ans, à avoir du talent et des idées, fruit de sa mésaventure.

Ces idées, on croit discerner comment elles s’enchaînent. Si la Révolution avait méchamment coupé sa vie en deux, n’était-ce pas les « philosophes » qui avaient préparé la Révolution ? Geoffroy est profondément pénétré de cette vérité, vraie en effet tout en gros, que la littérature exprime les mœurs, mais surtout agit sur elles et, par suite, sur l’esprit et les événemens publics. — Cela le mène d’abord à se faire une très haute idée du rôle de la critique. Elle n’est point, pour lui, un exercice de professeur ni un jeu de dilettante. Elle doit être préoccupée d’utilité. Le bon goût, le bon sens, les bonnes mœurs, tout cela se tient. La critique est un peu une gendarmerie intellectuelle et beaucoup une manière d’apostolat. Répondant à ceux qui le traitaient de « libelliste » et d’« homme de parti » : « Tous les honnêtes gens, écrit Geoffroy, savent bien qu’un bon critique est toujours, pour les mauvais auteurs, un libelliste ; qu’un écrivain courageux, attaché aux vrais principes, est toujours, aux yeux des brouillons, un homme de parti ; comme si l’on pouvait appeler un parti le bon goût, la saine morale, et les bases éternelles de l’ordre social. »

En outre, le souci des rapports de la littérature avec les mœurs conduit Geoffroy à étudier surtout, dans les pièces soumises à son