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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/691

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Revue dramatique


A la COMEDIE-FRANÇAISE, reprise de la Vie de Bohême, comédie en cinq actes, de Henry Mürger et Théodore Barrière. — Geoffroy et la critique dramatique sous le Consulat et l’Empire, par M. Charles-Marc Des Granges.


La Vie de Bohême m’a paru, je l’avoue, à cette dernière reprise, une plate et misérable chose. Cette gaieté, ces cris, ces facéties, ces bérets en l’air, ce punch éternel et cet éternel gaudeamus igitur… Mais qu’est-ce qu’ils ont donc, ces sauvages, à être gais comme ça ? Et non moins que par l’appareil de leur gaieté, j’ai été offensé par le style de leur mélancolie. Un ennui mortel se levait pour moi et de ces « folies » et de ces « amours ». Ce que Barrière y a mis de « théâtre » est d’ailleurs saugrenu, et tout l’arrangement du quatrième acte est d’une inconcevable ineptie. Et pourtant la salle était comble, et l’on riait autour de moi, l’on se mouchait d’émotion ; et la Comédie-Française, ayant eu le cynisme de faire entrer cette pauvre pièce dans son répertoire, en est récompensée par le plus fructueux succès. C’est que cette comédie, où le bourgeois semble raillé et bravé, est profondément, essentiellement et effrontément bourgeoise, et merveilleusement faite d’un bout à l’autre pour flatter et chatouiller les instincts des « bourgeois » (j’entends par-là, comme Flaubert, ceux qui pensent bassement ou tout au moins ceux qui ont l’âme médiocre).

La Vie de Bohême leur plaît par des apparences de révolte contre la société régulière. Mais c’est une révolte superficielle, chétive, bourgeoise, qui ne les menace pas sérieusement, et à laquelle ils peuvent s’associer sans aucun danger. Le vrai révolté, c’est un homme pareil de costume à tout le monde, de vie austère et retirée, qui travaille quinze heures par jour et invente une philosophie. Ou bien c’est un fou qui tue et se sacrifie pour refaire le monde. Le vrai révolté n’est pas un bambocheur. Mais les Marcel, les Schaunard et les Colline ne sont réfractaires qu’au travail, à la correction dans l’habillement, à quelques menues conventions sociales, — ce qui amuse le bourgeois, — et à la