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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/606

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Ut pictura poesis : elle peut, grâce à la parole, lutter avec la peinture. La mémoire est la toile où elle évêque et reproduit les images des objets extérieurs, le spectacle de l’Univers. Elle invite par-là l’esprit à contempler le beau masque de la Nature, à l’interroger pour tâcher de découvrir si par hasard il ne serait pas un visage, et d’y lire une divine pensée, de surprendre par-delà l’horizon vaporeux des mers, au fond des nuits étoilées la promesse qui justifie l’aspiration. Assurément décrire n’équivaut pas à peindre, car le vocabulaire est une palette aux tons invariables qui se juxtaposent mais ne se mélangent pas pour fournir les nuances. Il en résulte que ces tons ne représentent pas des choses individuelles ; les mots, en effet (sauf les noms propres), ne signifient que des genres, des espèces ou des variétés. La description est donc impuissante à composer une image adéquate de l’objet. Quand le poète y renonce, il y peut suppléer par un détour : il peut indirectement susciter dans la mémoire du lecteur une image équivalente en lui communiquant son émotion, qui la lui suggère. Lamartine, par exemple, n’entreprend pas de nous décrire le lac où il vogue et soupire ; mais son soupir même en contracte les caractères, la langueur, la mélancolie, qui éveillent dans notre âme la souvenance d’un lac semblable. A vrai dire, c’est là substituer à la vision du poète autant de souvenirs distincts qu’il y a de lecteurs, ce n’est pas peindre. Mais cette infériorité du langage est amplement rachetée. Si, en effet, l’évocation qu’il tente perd en netteté à cause du sens collectif des mots, combien, par contre, le pouvoir qu’il leur doit de généraliser, d’abstraire et par suite d’exercer la raison, offre d’avantages refusés à la peinture et aux autres arts ! Combien la méditation greffée sur le rêve le féconde ! Loin d’en sacrifier la profondeur délicieuse ou inquiétante, elle y plonge une sonde qui en tâte l’objet et, mieux encore que le pinceau, le précise pour le cœur en invitant la pensée à justifier l’intime tressaillement par la profondeur même de ses causes. Elle ne rapproche pas l’idéal, mais elle l’éclaire ; elle le laisse à l’infini, mais elle en fait une étoile polaire en lui prêtant ses rayons.

La Poésie salue la Statuaire et l’Architecture sans rien avoir de spécial à en utiliser pour elle-même. Elle ne peut que s’inspirer de la pureté, de la noblesse et de l’élégance qui caractérisent la beauté dans ces arts et sont applicables à la forme poétique, essentiellement différente d’ailleurs de celles qui leur sont