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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/604

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La poésie proprement dite ! Forger excellemment les vers, dira-t-on, n’est-ce point par excellence être poète ? La vraie poésie, c’est donc le langage des vers bien frappés. — N’est-ce rien de plus ? Prenons garde. Les Contes de La Fontaine, par exemple, sont le chef-d’œuvre du genre ; s’ensuit-il qu’ils soient le chef-d’œuvre de la poésie, c’est-à-dire le type de la poésie ? Lamartine, à coup sûr, n’y eût pas souscrit. — Qu’importe ! répondra-t-on, le Bonhomme n’en est pas moins à bon droit salué vrai poète, grand poète même. — Sans doute, mais est-ce bien par ses contes qu’il est grand ? Est-ce bien à leur toise qu’il sied de mesurer son génie ? Peut-être ce génie est-il poétique sans conteste seulement dans les vers dont la mémoire est hantée, les vers où il se réconcilie avec celui de Lamartine, où il le rejoint aux régions supérieures de la vie, à une altitude moindre peut-être, mais où, d’autre part, l’air, sans être moins salubre, est plus aisément respirable. Ses attendrissemens, pour être plus discrets et plus naïfs que ceux du grand lyrique, n’en sont pas moins exquis. N’est-il donc pas poète au même titre alors qu’il s’inspire du meilleur de son être et que ses vers s’élèvent de la grâce à la beauté ?

Or la beauté des vers, n’en est-ce rien de plus que la structure irréprochable, habile ou curieuse ? N’est-ce pas, en outre, ce que la forme emprunte d’ailé ou d’immuable à la pensée qui la modèle, de palpitant au cœur qui l’anime ? En un mot, n’est-ce pas précisément la poésie ? Et ne se pourrait-il pas qu’entre tous les poètes dignes de ce nom il existât, en même temps qu’une parenté d’aptitude à versifier, une profonde parenté morale ; qu’on fût d’autant plus poète qu’on offrît, à un degré plus éminent, certains des caractères qui exhaussent le plus l’espèce humaine au-dessus de toutes les autres sur la terre ? Il importe d’éclaircir ce point. Tant pis pour ceux qui risquent d’y perdre.

Charmer un sens (l’ouïe ou la vue) est une condition essentielle, fondamentale de tous les arts, et l’artiste est parfaitement libre de s’en tenir là. Mais il est libre aussi d’employer ce charme sensuel à traduire des émotions morales, d’exploiter, en un mot, la sensibilité nerveuse au profit du cœur.

On conçoit dès lors qu’au moyen des sens tous les arts soient, à divers degrés, capables de susciter l’aspiration. Il serait injuste de ne pas reconnaître une préséance évidente à l’artiste qui sait faire aspirer et s’y consacre sur celui qui excelle uniquement à