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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/600

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qui, par suite de conditions naturelles, insurmontables, ne peuvent être produits chez soi [1]. On ne veut autant que possible dépendre de personne. Une agence nationale dirige le commerce extérieur ; il était à l’origine la proie des capitalistes et devenait un mal au lieu d’un bien. La lutte des nations sur le marché étranger faisait penser à celle que se livraient plus anciennement les galères montées par des esclaves. C’était le maître de telle ou telle galère qui gagnait le prix, et certes l’équipage de celle-là avait à souffrir plus que les autres parce que, toutes conditions étant égales, il avait dû être le plus harcelé et fustigé.

Il y a aussi une administration collective de l’industrie pour assurer tous leurs fruits aux grandes inventions. Jadis on découvrait des mines de houille, mais combien de cheminées restaient sans feu ! Les machines à tisser n’empêchaient pas la nudité des pauvres, les bateaux à vapeur transportaient d’un continent à l’autre des hordes d’émigrans toujours misérables ; l’électricité éclairait autant de misère et de dégradation que la nuit avait pu en cacher. Désormais l’humanité tire parti de tout ; il n’y a plus d’exploiteurs ; les profits ont cessé d’annuler les inventions.

Sous d’autres rapports les mœurs nouvelles n’ont rien qui soit pour nous surprendre. Par exemple, on n’écrit plus de lettres, ce qui était à prévoir avec le téléphone et le phonographe. Les enfans apprennent encore cependant à écrire et à lire l’écriture, mais ils ont si peu d’occasions d’appliquer ce talent, qu’ils le perdent vite. Le problème de la navigation aérienne est triomphalement résolu. D’admirables sanatoriums sont établis pour les malades qui ne veulent pas changer de climat ; là ils trouvent toutes choses adaptées à leur condition, ils sont transportés dans un monde où ils peuvent croire que leur maladie est l’état normal ; cela vaut mieux que des soins à domicile. Beaucoup de gens en Amérique pensaient déjà ainsi avant la révolution ; mais les maladies sont en décroissance, je l’ai dit, grâce aux progrès de l’hygiène et de la vertu.

Le sentiment de la pitié pour nos frères inférieurs dans la création s’est développé avec celui de la fraternité humaine. Des chevaux, il n’est plus question comme bêtes de somme ; ces pauvres serviteurs tant tourmentés et surchargés ont acquis le droit de se reposer, grâce à l’électricité qui les remplace

  1. Les 50 p. 100 du tarif actuel témoignent de cet idéal commercial.