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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/598

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On voit que les jeunes écoliers de M. Bellamy parlent comme lui-même, comme M. Barton ou comme le docteur Leete ; ils ne servent qu’à contribuer au développement d’une thèse. Toutes les qualités charmantes, qu’ils sont censés devoir à une éducation incomparable, nous échappent : des enfans qui n’ont jamais vu de supérieur ni d’inférieur n’envient rien ni personne, et leur politesse est égale envers tous ; on n’a plus besoin, grâce à un ordre de choses perfectionné, de leur apprendre de bonne heure, comme on le faisait auparavant, à abaisser leur idéal, l’homme pouvant désormais s’abandonner sans danger à ses instincts généreux ! Soit, mais nous ne les voyons pas vivre, ces petits pédans chimériques ; et, quand l’auteur ajoute, en s’exaltant sur leur compte : « Dieu n’enverrait-il pas de plus belles âmes dans un monde devenu digne d’elles ? » nous sommes tentés de lui répondre, en haussant les épaules, que les écoliers d’Arlington n’ont ni âme ni corps. S’ils existaient tout de bon, que seraient, à vingt et un ans, leur éducation terminée, ces représentans de la culture universelle ? Une fourmilière de petits économistes péroreurs et tranchans. Voilà en vérité un beau résultat.

M. Bellamy tourne, il est vrai, assez adroitement la difficulté : Ils apprendront bien autre chose. Au XXe siècle, l’éducation n’est jamais terminée, elle dure toute la vie, les pères et les mères de famille fréquentent assidûment certaines classes ouvertes aux seuls gradués. Ce fut l’honneur des premiers temps de la révolution que cet empressement des émancipés à mener de front l’école avec l’atelier ou la charrue. Et cela est vrai, il faut en convenir, pour l’Amérique, surtout dans l’Ouest où tant de jeunes gens, dès le XIXe siècle, gagnaient déjà dans un métier manuel de quoi payer leurs frais de collège. Ne vit-on pas des étudians servir comme garçons de café ou pousser les petites voitures à l’exposition de Chicago, profitant ainsi d’une double occasion de voir the World’s fair sans bourse délier et de se procurer des ressources en vue du développement intellectuel qui est, qui fut, qui deviendra de plus en plus le but de l’ambition générale ? Ayant admiré le système de l’extension universitaire et constaté le résultat des assemblées populaires de Chautauqua [1], je croirais volontiers aux classes non seulement d’adultes, mais de vieilles gens telles que

  1. Voyez la Revue du 15 octobre 1894 : Condition des femmes aux États-Unis.