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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/582

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Nous ne pouvons, nous autres pauvres illusionnés du XIXe siècle, nous faire une idée du déploiement prodigieux de vigueur avec lequel la nation rajeunie se mit à l’œuvre pour élever le bien-être de toutes les classes à un niveau tel que les riches eux-mêmes n’eussent rien à regretter en partageant le lot commun. Jusque-là il y avait eu tant de forces perdues, tant de millions d’individus inutiles, tant de terres en friche ! Et tout à coup il ne se trouva pas assez de machines, pas assez d’heures disponibles, pour la vaste besogne qui devait assurer une existence confortable et facile aux masses ; celles-ci furent, comme par enchantement, bien logées, bien vêtues, bien nourries ; dès la première année, le produit total du pays put être triplé ; la seconde, on doubla la production de l’année précédente, et tout fut consommé jusqu’au dernier sou.

Mais la nature humaine ?

Julian West aurait dû cent fois déjà lancer l’interruption qui tout le temps nous vient aux lèvres : — Que faites-vous de la nature humaine, qui sera celle des gens de 2 000 comme elle est la nôtre, comme elle fut celle de nos ancêtres, dès les premiers siècles connus ? Est-ce qu’en se débarrassant de la pauvreté on élimine du même coup toutes les passions et tous les vices ? Est-ce que la possession du nécessaire empêche d’envier le superflu ? Est-ce qu’il n’y aura pas toujours des ambitieux, des rêveurs, des insatiables ? Et s’il n’y en avait plus, si l’uniformité des caractères et des sentimens résultait de la parfaite organisation d’une société tout industrielle, quel dommage pour les romanciers qui n’auraient plus rien à peindre ! C’est dire qu’en tant que roman le livre de M. Bellamy est manqué, d’où il ne s’ensuit pas que ce soit un ouvrage ennuyeux. Il traite de questions humanitaires qui s’imposent de plus en plus à la pensée contemporaine et, sans fournir aucune solution vraiment pratique aux fatalités de l’ignorance et de la misère, nous fait sentir du moins ce qu’elles ont de révoltant ; il plaide pour le droit suprême de tous à l’existence. L’erreur fondamentale chez lui est d’imaginer que l’exercice assuré de ce droit ne dépend que d’une question d’organisation sociale. Mais nous serions trop naïfs de le croire dupe des chimères et des paradoxes qu’il accumule en vue de nous convaincre. Son but unique, à n’en pas douter, est de faire réfléchir chacun de nous aux remèdes que les heureux de ce monde peuvent introduire par de justes sacrifices. Quant à la campagne qu’il dirige