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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/58

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REVUE DES DEUX MONDES.

Alors il partit.

Dehors, il souffrit de se l’avouer, il éprouvait un allégement.

Levé avec l’aube, il rangea des papiers, vérifia son nécessaire de toilette. À sept heures, il partit pour Saint-Cloud. La foule envahissait les abords du palais. La grande cour était encombrée de breaks et d’omnibus pour les gens de service. Cochers et livrées s’agitaient. On voyait arriver les officiers généraux de l’état-major impérial qui partaient avec Sa Majesté, les ministres, tous les fidèles de la cour.

Du Breuil eut grand’peine à trouver M. de Champreux. Bien qu’il ne fût pas de quartier, il se multipliait, dans le désordre et l’agitation forcée de la dernière heure. Un grand laquais l’avait vu passer, un maître d’hôtel affirma qu’il était là tout à l’heure. Du Breuil à la fin le découvrit derrière un paravent, dans un office. Il était en train de déjeuner d’une tasse de chocolat.

— Ah ! mon ami ! fit-il, tu n’as pas idée de la vie que je mène !

Il écoutait distraitement, répondait de même, revenant toujours à ce départ, dont l’importance contrariait ses habitudes, hostile au fond à la guerre qui bouleversait choses et gens. Il n’en perdait pas une bouchée, trempant, puis avalant posément de larges tranches de brioche. Il semblait remplir une des fonctions importantes de son rang, comme aux jours de cérémonie, sous le frac écarlate brodé d’or. Il racontait les derniers événemens du palais. Ceux de Paris lui étaient indifférens.

Le chambellan s’essuya les lèvres. Un officier d’ordonnance passait en courant.

— Adieu, mon ami, je te reverrai après le départ de l’Empereur. Tu viens à la gare, n’est-ce pas ?

Du Breuil, dans la cour, trouva Lacoste en plastron de grande tenue. Deux pelotons de lanciers de la Garde étaient de piquet.

— Je t’avais vu passer tout à l’heure, dit le capitaine.

Il avait des pommettes rouges, des yeux brillans. Sa main brûlait. Il répondit à l’interrogation inquiète de Du Breuil :

— Un peu d’énervement. Je ne dors plus. Tout le monde s’en va. Notre régiment est parti. Voilà l’Empereur qui nous laisse. Quand rejoins-tu, toi ?

En apprenant que Pierre s’embarquait le jour même, il soupira :

— Enfin, j’espère que notre tour va venir ! Ces canailles de Badois, qui ont fait sauter le pont de Kehll… La proclamation de