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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/55

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LE DÉSASTRE.

regarder vivre î Ah ! ceux qui serraient alors sur leur poitrine un être adoré, avaient dû éprouver d’intenses, de fulgurans bonheurs ! L’amour et la mort s’enlaçaient dans un sourire. Comme il eût savouré lui-même l’exaltation d’un semblable départ ! Bah !… l’amour, l’amour absolu, l’amour où deux âmes se complètent et se fondent, le rencontrerait-il jamais ?… Le mariage l’effrayait, malgré les beaux partis qui s’étaient offerts. Il ne se résignait pas à n’y voir qu’une association d’intérêts. Il pensa avec malaise à Mme de Guïonic ; pauvre amie ! si tendre, si fière.

La nuit était lourde. Malgré l’heure avancée, il y avait beaucoup de monde sur la place de la Concorde. Devant le Corps législatif, des caissons d’artillerie passaient, avec un roulement sourd. Les chevaux et les hommes avaient l’air de dormir. Deux mitrailleuses tendaient, dans leurs gaines de cuir, des canons larges et courts.

Rue de Grenelle, la voiture s’arrêtait, devant le porche d’un hôtel sombre. Au fond de la cour brillaient seules, tamisées par des stores, les lampes du boudoir. Mme de Guïonic l’attendait avec une sorte d’anxiété. Sa pâleur, l’éclat de ses yeux, touchèrent Du Breuil. Il lui baisa la main et s’assit.

On eût pu croire qu’il partait, demain, pour une excursion quelconque, tant le ton de la conversation fut naturel, d’abord. L’usage du monde mêlait ordinairement quelque chose de factice à leur sincérité. Elle ne se dégageait que peu à peu, le contact repris. Elle avait besoin de s’échauffer au feu des yeux, de vibrer au diapason plus grave de la voix. Mais alors, chez Mme de Guïonic surtout, comme cela allait profond !

— Vous serez à Metz demain dans la nuit, disait-elle.

— Et vous, répondait-il, vous serez au bal de lord Ramsey ?

— Oui, si Mme Sutton vient me prendre.

— Je penserai à vous. Dites-moi la couleur de votre robe.

Elle mettrait sa jupe de soie changeante, grise et rose, à nœuds de perles, un corsage de velours rubis.

— Vous ressemblerez à une princesse de Rubens !

Ce qu’ils disaient lui parut incomplet, pauvre. Pourquoi était-il si difficile d’exprimer sa vraie pensée ? Il eût voulu pouvoir lui murmurer, en s’agenouillant devant elle : « Amie chère, amie bien chère, qui m’avez fait la grâce de m’aimer, ce n’est pas un adieu banal que je vous apporte ! Je sens trop mon impuissance à vous marquer ma gratitude, et cependant elle est infinie.