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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/54

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REVUE DES DEUX MONDES.

Au cercle, Du Breuil reçut les complimens de ses camarades. Il serra plus de cinquante mains. Le baron Lapoigne lui adressa quelques paroles chaleureuses. Le premier moment de curiosité passé, tous s’en furent à leurs petites affaires, partie interrompue, journal commencé. Pierre restait en proie au vieux général de Castrée, en retraite depuis 1857. Il avait fait la campagne de France, à dix-huit ans. Caporal à Champaubert, sous-lieutenant à Waterloo, il gardait de l’épopée impériale un souvenir prolixe. Le vieux héros lançait en parlant une pluie menue. Du Breuil dut essuyer son éloquence, jusqu’au dîner.

Lapoigne, le grand Peyrode, plusieurs autres l’accaparèrent. Il mangea peu. Sa vie d’hier lui semblait lointaine déjà. Les figures de ses voisins, compagnons de fête, partenaires de jeu, lui firent l’effet de visages nouveaux, indifférens, inconnus. Même le toast qu’on lui porta, lancé par Peyrode avec verve (on applaudissait discrètement), l’agaça. Il prit son café sans plaisir, s’aperçut, son cigare fumé, qu’on causait autour de lui. Neuf heures déjà ! Le baron Lapoigne taillait une banque. Pierre, debout, ponta sur le tableau de gauche. Il gagnait plusieurs fois de suite. À son tour de prendre la main, il reperdit tout, vingt louis en plus. Neuf heures et demie. Mme de Guïonic l’attendait. Il sortit, sans dire au revoir à personne.

Quelle vanité que tout cela ! La guerre à nouveau l’obséda. Elle eut pour lui l’attraction d’un gouffre. Était-ce vivre, les petites émotions du jeu, du plaisir, de la société ? La guerre, à la bonne heure, elle vous prenait corps et âme ! Et quelle âpre saveur à l’imprévu, aux dangers ! Le masque des convenances tombait. L’homme primitif surgissait, luttant de ruse, d’audace, de désespoir, contre ses pareils. On se mesurait avec les élémens, avec le destin. Il se rappelait des ivresses terribles, lorsque sa batterie foudroyait Magenta. Blessé, pâle, serrant les dents, la vue de son propre sang l’avait exalté d’un sentiment si fort qu’il souhaitait mourir à l’instant, debout, sous le soleil. Seuls, l’amoncellement des cadavres, l’horreur du champ de bataille, l’avaient dégrisé. Comme son chef, Deresse, si admirable de sang-froid, était pâle ! Il saluait, avec une gravité douloureuse, tous les blessés.

La voiture avait beau rouler vers l’hôtel de Mme de Guïonic, jamais il ne s’était senti si loin d’elle. Il évoqua les brèves passions des officiers du premier Empire. On s’étreignait, entre deux batailles. La rude époque ! Avait-on le temps, seulement, de se