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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/536

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REVUE DES DEUX MONDES.

ment, de force. Les mâles visages se ressemblaient tous, traits hâlés, dures moustaches. Et Du Breuil emportait une impression d’admirables troupes, frémissantes d’attente.

Il galopait toujours, grisé peu à peu par son propre mouvement, l’impérieux désir de voir, de savoir, le bruit croissant de la lutte. Le sentier sinuait à travers bois. Des aides de camp éperdus passèrent, criant des phrases inintelligibles. Leurs visages parlaient, il éperonna son cheval. Le bois s’éclaircissait. À la lisière, il put embrasser le vaste plateau d’un coup d’œil. Le clocher d’un village, à sa gauche, flambait. Amanvillers ! De grandes lueurs… une fumée épaisse s’élevait en avant de lui. Saint-Privat ! La violence de la canonnade était extrême. Les feux de mousqueterie faisaient rage.

À n’en pas douter, l’heure était décisive, la bataille dans son plein. Du Breuil sentit son cœur bondir. Que faire ? Retourner là-bas, prévenir ?… Mais une rumeur lointaine bourdonnait en avant. Il crut distinguer les notes sublimes, la charge volant au-dessus des clairons et des tambours… Allons ! c’est une nouvelle de victoire qu’il rapporterait. En avant !… Il dépassa des batteries sur une crête, qui crachaient un feu d’enfer.

Une fumée bleue voilait la plaine. On apercevait seulement des éclairs rouges, des vols sifflans et noirs. Les balles pleuvaient. Il reprit la lisière du bois, marchant droit sur le bruit de la charge. « Eh bien, on dirait que la sonnerie s’essouffle ! » À mesure qu’il approchait, Du Breuil s’étonnait de ne pas entendre les cris forcenés de l’assaut, la ruée en avant des bataillons. Comme il arrivait sur la grand’route de Briey, il s’arrêta, muet de saisissement. Une vingtaine de tambours et de clairons battaient et sonnaient désespérément sur place, tandis que, balayant la chaussée, le flot sinistre de la déroute s’écoulait…

— Est-ce la Garde qui arrive ? lui cria l’officier qui faisait battre la charge. Du Breuil fit signe que non.

— Il y a une heure que nous sonnons ainsi, pour faire croire que les renforts viennent… Bazaine veut donc que nous crevions là !

Dans la nuit tombante, l’église et les maisons en flamme de Saint-Privat jetaient leur clarté tragique, à travers une brume rousse. Le fracas des obus, l’intensité de la fusillade faisaient un roulement continu. Et sur la route, fuyaient pêle-mêle, avec toutes les voitures de l’arrière, des bandes de soldats éperdus. Ah ! ce