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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/531

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LE DÉSASTRE.

ses ricanemens… Il s’agissait bien du tableau d’avancement, à cette heure où la mort fauchait si près d’ici. Elle se chargeait d’y travailler pour eux, à l’encre rouge !

Comme les chevaux s’éloignaient, un capitaine de dragons accourut au galop. Il s’arrêta court devant la maison du maréchal, jeta la bride à son ordonnance. On fit causer l’homme. Il était du 6e corps. « Ça chauffait dur, à Saint-Privat !… De ce train-là, les munitions manqueraient bientôt ;… »

Dans la pièce commune, des liasses de papiers sur des tables volantes en X, des plumes qui grincent… On étouffe là dedans ! Les mouches, enragées de chaleur, sont vraiment insupportables… Un bruit de galops entre par les fenêtres ouvertes… Toutes les têtes se dressent… Les regards se croisent. Une même expression d’angoisse, d’attente, raidit les visages… Rien ; toujours rien !… et les papiers s’entassent, les plumes grincent.

À deux heures, un moment d’espoir, vite déçu. Le maréchal venait de monter à cheval ! Tous se préparaient à le suivre, lorsque le général Jarras fut informé qu’il eût à faire continuer le travail. Le maréchal n’avait aucun besoin de son état-major. Cinq officiers seulement pouvaient le rejoindre au fort Saint-Quentin. Du Breuil se trouva du nombre. Il eut une vive seconde de joie. C’était à rendre fou, cette inaction, cette besogne de scribes où trente officiers jeunes se consumaient, frémissans, tandis qu’à quelques kilomètres de là, leurs services faisaient cruellement défaut.

Ces cinq élus s’éloignaient, quand un capitaine d’artillerie les croisa. Les flancs de son cheval étaient rayés d’écume et de sang. Tout essoufflé, il s’informa de l’emplacement du parc de réserve. Questionné par Du Breuil, il s’épanchait — : Canrobert n’a plus de munitions… Ça va mal. Il réclame une division d’infanterie. Bazaine avait consenti d’abord… Mais il a reçu un billet de je ne sais quel général annonçant que tout allait bien, au contraire… Alors il a haussé les épaules, en disant : — Vous voyez !…

Laune en tête avec deux commandans, Du Breuil un peu en arrière avec Francastel, tous les cinq escaladaient au grand galop la dure pente rocailleuse du Saint-Quentin. Pourvu que le maréchal y fût encore ! « Il a dû gagner le champ de bataille », se disait Du Breuil. Quel ne fut pas son étonnement, lorsque arrivant sur le plateau il aperçut le commandant en chef, pied à terre, tournant le dos à l’horizon en flammes, et faisant pointer