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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/528

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REVUE DES DEUX MONDES.


— À quoi songe le maréchal ? questionna Francastel. Mettre le 6e corps à l’aile gauche ! Les flancs d’une ligne doivent être spécialement protégés par des obstacles naturels ou artificiels, et, à leur défaut, par de fortes masses d’artillerie. Or, le 6e corps est dépourvu de tout.

Incapable de raisonner de la sorte, il répétait, d’un ton tranchant, ces phrases qu’un hasard lui avait fait surprendre, avant dîner, sur les lèvres de Laune et de Charlys. Floppe, avec aigreur, insinuait :

— Laissez donc, Francastel ! Le maréchal a son plan. C’est un malin : Lebœuf dans la mélasse, Frossard aplati, il n’y a plus guère que Canrobert qui puisse lui porter ombrage. Alors…

Mais Francastel, révolté, agitait de grands bras.

— Ce qu’il y a de certain, dit Massoli, c’est que le 6e corps tient la route de Briey, la seule qui nous reste, si nous avons envie de gagner Verdun…

— Gagner Verdun ! se récriait Floppe. Vous retardez, mon gros !

— Permettez ! fit Massoli. Je viens d’apprendre que l’aide de camp du maréchal, le commandant Magnan, doit partir cette nuit pour rendre compte à l’Empereur du succès d’hier, et lui confirmer la marche vers le nord-ouest. L’intendant de Préval l’accompagne, avec mission de faire refluer sur Montmédy le plus d’approvisionnemens possible.

— Homme naïf, ricana Floppe, Magnan va tout simplement demander à l’Empereur le remplacement de Frossard et de Jarras. Et la preuve que nous restons à Metz, c’est que Son Excellence a fait prévenir tous les chefs d’état-major des corps d’armée, qu’ils aient à se trouver demain, à dix heures du matin, devant l’église de Châtel. Là, le colonel Charlys, saluez, messieurs ! — les officiers sourirent : Charlys gagnait en faveur, auprès du maréchal, ce que le général Jarras achevait de perdre chaque jour, — le colonel Charlys doit les prendre, pour aller reconnaître les positions que nous occuperons demain, en arrière, sous le canon des forts…

Dix heures sonnèrent. — Il faut aller dormir, jeta la voix de Laune. Autant de pris…

Dormir ! Du Breuil, à demi fourbu, ne sentait pas sa fatigue, dans la surexcitation nerveuse où il vivait depuis quatre jours… Longtemps, parmi la chaleur du lit de plume, il se retourna,