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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/52

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REVUE DES DEUX MONDES.

tricot aux doigts, ne disait mot. Elle écoutait, une souffrance inquiète sur ses traits tirés.

— Bah ! bah ! fit le vieil officier. Tu ne le décourageras pas, celui-là !

Il désignait le commandant qui souriait, incrédule. Thédenat, brusquement, releva ses fins cheveux blancs tombés sur les tempes. Il remplit les petits verres d’une précieuse eau-de-vie de marc, et le bras tendu, la voix vibrante :

— Tenez, cette fois, nous serons d’accord : — À la patrie !

La patrie, le pèreThédenat l’aimait passionnément. Du Breuil songea : Cela rachète tout !

Par cette lourde fin de journée, dans la voiture qui l’emportait, il se riait maintenant à lui-même, en pleine fièvre du départ. Fuyant son appartement en désordre, où Frisch empilait linge et vêtemens, il résolut d’achever ses dernières courses. Ce soir, les adieux à Mme de Guïonic. Demain matin, il irait remercier son oncle à Saint-Cloud ; il assisterait au départ de l’Empereur. Enfin l’après-midi, embarquement à la gare de l’Est. Il serait à Metz la nuit prochaine.

N’oubliait-il rien ? Pourvu que Frisch songeât à se procurer des étuis-musettes ! Il s’inquiéta de la chaleur pour le voyage de ses chevaux, Brutus et Cydalise. Il récapitula ses courses. D’abord son notaire, rue de Provence. Il y passa, puis chez Devismes.

Arrivé au boulevard, le fiacre dut s’arrêter. La foule s’entassait, houleuse. Des clairons, des tambours ; un vieux colonel à l’air terrible, sur un petit barbe noir qui piaffait ; derrière lui, l’état-major à cheval… un régiment de ligne défilait. En serre-files, les sergens et sergens-majors cadençaient le pas. C’étaient tous des vétérans, médaillés de Crimée et d’Italie. Dans le rang, quantité de moustaches grises. Du Breuil admira leur prestance. De la tête à la queue de la colonne, les fusils ondulaient avec la même inclinaison parallèle. Ciseaux rouges, les jambes s’ouvraient, se refermaient. Les bras gauches allaient, venaient, d’une oscillation de pendules. Toutes les têtes étaient hautes et droites. Un vieux sergent cria à son peloton :

— Marquez le pas !

El mécaniquement, les hommes piétinèrent, puis, à un commandement brusque, tous ensemble, repartirent. On applaudissait. Un titi grimpé sur un arbre perdit l’équilibre et tomba sur les spectateurs sans se faire mal. Une femme, tête nue, à cali-