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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/518

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REVUE DES DEUX MONDES.

mêlée, les deux hommes, le cœur crevé, penchèrent la tête, avec un sanglot déchirant.

Ils s’éloignaient maintenant, Du Breuil soutenant du hras gauche le buste lourd de Lacoste, le vétéran de Saint-Cloud tenant les rênes, et parant les coups. Mais aux premières secousses de la marche, une écume rose mouilla les lèvres du blessé. Un profond soupir s’exhala de sa poitrine. Lacoste murmurait : « Des Français !… tué par des Français !… » Un flot de sang lui sortit de la bouche. L’eau pure des yeux devint trouble. Du Breuil sentit alors le buste se raidir et lui glisser des bras. Conquérant venait de s’abattre, une patte brisée. Et le long du cheval qui hennissait de douleur, le grand corps maigre de Lacoste s’allongea, face au ciel, les bras en croix comme un supplicié.

Un remous brusque emportait Du Breuil. Autour de lui des galops de panique, des chevaux sans cavaliers qui par dizaines venaient reprendre leur place dans le rang, des ruées d’hommes aux cris de bêtes, des luttes fauves, — han ! sourd des sabres prussiens qui frappent du tranchant, éclair rouge des sabres français qui trouent de la pointe. Il roulait comme une épave dans ce tourbillon de sang et de poussière, pêle-mêle sans nom d’uniformes où six mille cavaliers de toutes armes s’égorgeaient avec une furie sauvage, sous le soleil et le ciel bleu. Il allait devant lui, sans entendre, sans voir.

Par momens, au souvenir terrible, l’ironie de cette mort le glaçait d’un saisissement tel qu’il accomplissait des actes machinaux, auxquels son double seul prenait part. Il déchargeait son revolver, s’élançait comme un fou, poussait des cris de meurtre. Il retombait ensuite au fond de l’horreur. Son cœur, à l’idée de la guerre, se soulevait de dégoût. Il vouait à ces brutes en délire, — aux Allemands comme aux Français, — une haine indistincte. Assassins, assassins ! Tous, oui, tous, lui inspiraient une répulsion sans bornes.

Lorsqu’il reprit conscience de lui-même, la nuit tombait, et dans le champ de carnage, où depuis bien longtemps les trompettes des ralliemens s’étaient tues, on ne voyait errer çà et là que de rares et mornes groupes, des infirmiers, des femmes, des médecins, des prêtres. Dans cet amoncellement de cadavres, entre les blessés qui appellent d’une plainte douce entre les chevaux qui se soulèvent et hennissent, comment retrouver celui qui, les poings crispés, s’allonge, face au ciel, les bras en croix,