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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/517

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LE DÉSASTRE.


Un général se précipitait. « Chargez ! » ordonna-t-il. De toutes les poitrines, les deux syllabes du cri farouche jaillirent, et, comme un ressort qui se détend, la brigade partit, lancée devant elle par une force irrésistible. Coup sur coup, saut du ravin, saut de la route, et, lances basses, l’immense ligne gravissait la pente contraire.

Grisé du même vertige qui l’emportait naguère à Forbach, Du Breuil galopait d’un branle furieux, à la hauteur de Lacoste. Ah ! le vent de la course ! l’ivresse folle !… Leurs chevaux s’allongeaient, frappant le sol de foulées égales. Parfois même Conquérant et le mecklembourgeois fraternisaient, se cognant le nez de petites morsures amicales. Dans un brouillard épais, voile de poussière et de fumée, ils galopaient toujours, sans rien voir. Des mottes de terre volaient. Ils entendirent confusément une décharge de mousqueterie, puis de longs hourras, suivis d’une immense clameur.

— Halte ! halte ! commandèrent des voix. Ce sont des Français, je vous dis ! — Non ! non ! Chargez ! — Dragons d’Oldenbourg ! À droite. Appuyez à droite !

Et tandis qu’un flottement se produisait sur la ligne de bataille, l’aile gauche, en avant de laquelle fonçaient Lacoste et Du Breuil, s’abattit à l’aveugle en plein hourvari de mêlée. Des cris affreux s’élevèrent. Les dragons de Legrand aux prises avec les dragons prussiens, trompés par la veste bleue des lanciers, se croyaient assaillis par des uhlans. Affolés, ils pointèrent dans le tas. Le désordre était alors à son comble. Les régimens confondus tourbillonnaient, dans un corps à corps frénétique, un tumulte inouï.

Lacoste avait dépassé Du Breuil, et debout sur ses étriers — qu’il était grand ainsi ! — il se ruait à l’attaque d’un officier prussien, le sabre haut. Mais se méprenant à la veste fatale, des dragons français l’entourèrent. Les cris étranglés de Du Breuil, presque muet d’horreur, se perdaient dans le fracas assourdissant. Et sous ses yeux, avant même qu’il eût pu fondre sur les assassins, son ami, haché de coups de taille, percé dans le dos d’un coup de pointe, se renversait, bras ballans, sur la croupe de Conquérant, chatouillé, qui rua. Au même moment un grand maréchal des logis surgissait, qui d’un moulinet foudroyant faisait place nette. Trop tard !… Son regard croisa celui de Du Breuil, et, le temps d’un éclair, dans l’odieux vacarme, dans le délire de la