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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/516

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REVUE DES DEUX MONDES.

piller en fourrageurs, charger. La batterie du plateau, surprise, n’avait que le temps de tirer deux coups, elle était massacrée, éteinte, hors de combat. Emportés par leur élan, courbés sur l’encolure de leurs chevaux, les chasseurs, après avoir enfoncé l’escadron de soutien, donnaient en plein dans les colonnes ennemies, et, sous le feu de cette masse profonde, exécutaient une conversion vertigineuse.

Lacoste, impatient, jeta :

— La division Legrand devrait galoper déjà ! Le moment passe.

On pouvait distinguer au loin la ligne sombre des régimens prussiens, droite comme un mur, barrant le plateau. Les chasseurs d’Afrique, en face d’eux, ralliés contre un bois, tiraillaient ferme.

— Je pars, répéta Du Breuil, adieu.

— Reste, dit Lacoste, dont les joues sèches étaient devenues pourpres. Ses yeux brillaient.

La division Legrand s’ébranlait enfin. Elle franchissait le ravin à son tour, on la vit gravir l’escarpement, se déployer tout entière. La terre dure sous les sabots innombrables retentit. Un nuage de poussière s’éleva, voilant à demi l’azur tiède du jour.

— Le soleil baisse, dit Lacoste.

Il descendait devant eux, splendide encore, à mi-chemin de sa course.

— Une belle journée ! murmura-t-il d’une voix ardente, dont l’enthousiasme fébrile gagna Du Breuil. Jamais je n’ai vu d’aussi belle journée !

Il assujettit avec force sa dragonne au poignet, tira de sa poche son mouchoir, puis, le roulant serré autour de sa main, pria Du Breuil de le lui bien nouer au pommeau du sabre.

Ils se regardèrent pour la seconde fois. Leurs âmes, véritablement fraternelles, se pénétraient l’une l’autre, à cette heure suprême. Du Breuil songeait aux paroles de Lacoste à Saint-Cloud, dans la chambrette… la guerre, la guerre bénie qui refait des nerfs, des muscles, du sang ! Ainsi donc, elle était venue, triomphante, avec son cortège de vertus : l’endurance, la solidarité, l’héroïsme. Elle purifiait leurs vies de ces charbons ardens. Et l’heure sublime sonnait, l’heure du sacrifice ! Une frénésie joyeuse les transporta. Ils sentaient en eux des énergies obscures, et le sang rouge des ancêtres battit, frémissant, dans leurs veines.