Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/508

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
502
REVUE DES DEUX MONDES.

l’étrier ; la face était boursouflée, hideuse. Un officier à qui le devant du visage manquait, rasé par un obus, galopait, inerte, avec un masque rouge. Enfin Du Breuil, aux bonds furieux d’une bête géante, voyait surgir, le dernier de tous, l’immense Couchorte. Grisé par la course, tête nue, balafré de la tempe à l’oreille, il pointait encore un tronçon de sabre. — « En avant ! » hurlait-il. Sa cuirasse bombait, sanglante ; un éclat d’obus l’avait labourée à la ceinture, enfonçant des lambeaux d’acier dans le ventre du héros. Contre un chassepot, son cheval trébucha, s’abattit. Des fantassins s’élancèrent. Dans leurs bras, le colosse tentait de se soulever, et tandis que des infirmiers l’emportaient, il commandait toujours, délirant, d’une voix rauque : — « En avant ! »

Tout à coup, avec des cris assourdissans, un hourra de cavaliers ennemis, que nul n’a vu venir, fond sur la batterie, entoure et disperse les états-majors. Bref éclair de panique où chacun tire à soi, s’égaille et fuit. Quelques pièces demeurent abandonnées. Du Breuil emporte la vision de ces houzards — dolman marron à tresses jaunes, ceintures de cuir rouge — sabrant à tour de bras servans et conducteurs. Un jeune lieutenant debout, revolver au poing, tient tête à quatre de ces enragés et fait feu méthodiquement, comme au tir. Brutus affolé gagne à la main et passe en flèche près du colonel Poterin, juste au moment où un des Brunswickois lui plonge sa latte en pleine poitrine… Là-bas, le maréchal, reconnaissable à son couvre-nuque blanc, galope côte à côte avec un officier ennemi… Demi-tour ; sabre au clair ; une frénésie subite précipite Du Breuil sur le meurtrier qui sans l’attendre tourne bride.

À sa place, monté sur un grand pur-sang noir, un officier de mine altière se dresse. Le sabre du Français va pénétrer entre les tresses d’or ; celui de l’Allemand est près de s’abattre. Soudain, les deux visages s’éclairent. Le baron de Hacks ! À la courbe du nez, aux durs yeux bleus, à la barbe fauve, Du Breuil reconnaît son ancien ami. 1867… L’Exposition… D’un mouvement commun, les armes s’abaissent. Et tandis qu’avec une politesse froide l’Allemand termine en salut du sabre son geste d’étonnement, lui, sent tomber sa fièvre, naître et grandir sa haine. Mais les chasseurs de l’escorte arrivaient à fond de train, chargeant à leur tour les hussards de Brunswick. Le baron de Hacks s’éloigna, laissant à Du Breuil interdit l’adieu d’un sourire glacial et courtois.