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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/507

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LE DÉSASTRE.

çaient au pas, superbes. Les casques aux plumets rouges brillaient. L’alignement des cuirasses sur les fortes poitrines bombait. On pouvait voir au loin les escadrons de lanciers dispersés à demi, les pelotons confondus tourbillonner à travers un ouragan de plomb sillonné d’éclairs.

Il n’y avait pas une minute à perdre. « En avant les cuirassiers ! » criait une voix vibrante. « Escadrons en avant ! » mugirent, d’un bout à l’autre du front, des voix de tonnerre. Et Du Breuil aperçut un officier gigantesque qui tourné vers ses hommes, le sabre brandi, la bouche ouverte, se levait droit en selle. Sa crinière flottait. « Couchorte ! » se souvint-il. Une joie naïve éclatait dans les yeux du colosse. Tout resplendissant d’acier, il prenait, à cette heure suprême de la charge, une tournure épique. La muraille de fer s’ébranla. Le magnifique régiment prit le trot.

Les fers des chevaux étincelaient dans la poussière. Avec un bruissement de métal, de longues files d’hommes passèrent, accélérant peu à peu l’allure. Sous les sabots pesans, tout le sol trembla. Du Breuil regardait avec admiration cette trombe de fer s’éloigner. Sur l’éblouissement des cuirasses, l’éclair des sabres levés fulgurait encore. L’émotion générale, l’angoisse accompagnaient à travers la fumée la masse impétueuse, galopant d’un seul cœur. Des vides s’y creusaient déjà. On ne pouvait sans amertume songer à tant de braves gens massacrés, — cavaliers de légende, héros obscurs, parmi lesquels la plupart comptaient des camarades, des amis. — Ah ! les paroles de Lacoste, l’éclatante beauté du sacrifice, le rayonnement d’une pareille mort !

Il y eut un court moment de répit. Les grenadiers de la Garde en profitaient pour prendre la place du 2e corps. Une batterie de soutien arriva. Le maréchal, toujours suivi des états-majors, se mit en devoir de la placer lui-même sur un mouvement de terrain. L’escadron d’escorte restait en arrière, près de Rezonville. À l’horizon, contre la ligne mince de l’ennemi, semblable à une haie noire, les escadrons s’endettaient successivement. Tous, le cœur serré, contemplaient le tourbillon confus, l’épouvantable galop du retour.

Dans un pêle-mêle tragique, les survivans de la charge repassèrent. Tête haute, queue troussée, un cheval démonté sautait sur trois pattes, la quatrième ballottante et brisée. Un alezan, blanc d’écume, s’arrêta, tremblant de tous ses membres. Son cavalier perdit l’équilibre, il était mort. Un autre traînait son maître à