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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/506

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REVUE DES DEUX MONDES.

de D’Avol. Cependant l’attaque prussienne enlevait Vionville, menaçait Flavigny. Les deux villages se mettaient à flamber ; bientôt le clocher de Vionville oscilla ; on vit sa flèche crouler, noire, dans le brasier.

— Diable ! dit à Du Breuil le lieutenant-colonel Poterin, ce malheureux 2e corps n’a pas de chance.

Il ajouta :

— Je viens de me casser un ongle.

Placide, il tirait de sa poche un petit canif. Du Breuil sourit. Diable d’homme ! avec sa manie de tailler toujours. Sa première vision de Poterin, épointant un crayon, lui revint en mémoire. Comme on juge mal parfois ! De telles minuties, sous le feu, prenaient un caractère singulier. Il avait une espèce de grandeur, ce magot, avec son courage bourgeois, si simple… Un régiment se débandait.

— Le maréchal devrait faire avancer la Garde, murmura Du Breuil.

On distinguait, au milieu du groupe de son état-major particulier, le lourd visage calme du commandant en chef sous son couvre-nuque blanc. Un obus éclatait à quelques mètres de lui. Il regarda de ce côté, puis tourna tranquillement la tête. Poterin achevait de se tailler l’ongle :

— La Garde est utile à gauche, voyez-vous. Elle nous relie à Metz.

Il replia soigneusement la lame, remit le canif dans sa poche. Des galops d’aides de camp, soudain, se multiplièrent. L’infanterie prussienne dépassait Flavigny. Le 2e corps allait fléchir. Le général Frossard accourait en personne. Du Breuil le vit échanger quelques mots avec le maréchal, puis se retourner, donner un ordre à Laisné qui partit à fond de train.

Cinq minutes après, — deux secondes, — un régiment de lanciers accourait, bride abattue. Les rangs de tuniques bleues ondulaient. « Vivent les lanciers ! » crièrent les réserves d’un régiment d’infanterie, placées là. Et, de fait, rien de beau comme cette troupe martiale ruée avec une ivresse furieuse vers le sacrifice et la mort.

Un enthousiasme héroïque s’empara de chacun. « Pauvre Lacoste ! songeait Du Breuil. Que faisait-il maintenant ? Comme il serait heureux s’il était là ! » Derrière le 3e lanciers, le régiment des cuirassiers de la Garde parut. Hommes et chevaux s’avan-