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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/501

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LE DÉSASTRE.

sages. Un cheval parfois s’ébrouait, grattait le sol du pied. La plupart dormaient, raides, sur leurs pattes. Devant la maison de l’Empereur, les voitures de la cour attendaient. Il fit quelques pas, tressaillit. Une voix le hélait : « Pierre ! »

Elle partait du rang. Il regardait, hésitant. « Tu ne me reconnais pas ? » dit la voix. Il eut chaud au cœur. Lacoste ! S’il le reconnaissait !… À sa place de bataille, à côté d’un vieux maréchal des logis, — le vétéran de Saint-Cloud, parbleu ! — Lacoste dressait son buste maigre. Il semblait plus grand, plus sec que de coutume. Il avait les narines pincées, les yeux caves. Le bleu si limpide du regard, l’eau pure des yeux était sombre. Une rage concentrée lui durcissait les traits. Le feu de la fièvre rougissait ses pommettes.

— Sale nuit, dit-il. Debout depuis deux heures… on s’astique ! Bien la peine !… pour déguerpir…

Du Breuil flatta Conquérant de la main.

— Ça le dégoûte aussi, va ! c’est trop bête. Dire que je n’aurai seulement pas vu la couleur d’un Prussien. Depuis quinze jours, des marches, de la pluie, de la boue… Borny, enfin ! On va se battre… Je t’en fiche ! Et ce matin, où ça ne s’annonce pas mal, en route pour Châlons ! Métier de gendarme, de garde-malade, de Jean-f… est-ce que je sais ? Mais de soldat, allons donc !

La colère l’échauffait. Il dégrafa son lourd manteau. Sa veste bleu de ciel parut.

— Tiens ! tu es en veste, fit Du Breuil. Qu’est-ce que vous avez fait de vos habits blancs ?…

Lacoste grommela :

— Ils moisissent à Paris. Nous aurions ressemblé à des Allemands !… Alors, on opère en petite tenue… C’est bien assez bon pour ce qu’on fait.

Du Breuil surprit un bref sourire approbateur sur le dur visage du maréchal des logis. Il ne bronchait pas, muet, droit en selle. Lacoste reprit :

— Musette boite. Titan est aux bagages. Je ne les retrouverai sans doute jamais.

Un commandement lointain retentit : « Portez… lances ! » Les hampes se dressèrent dans l’air froid. Les flammes voltigèrent un instant, retombèrent comme des loques. Lacoste, d’un grand geste rageur, mit le sabre à la main. « Adieu, Pierre », dit-il. Les