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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/50

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REVUE DES DEUX MONDES.

Le chambellan d’abord s’était dérobé. Heureusement, venu aux nouvelles, le comte Du Breuil, — incapable de comprendre l’inaction de son fils, la guerre déclarée, — était allé lui-même relancer le vieux beau, à Saint-Cloud. Il y avait justement conseil des ministres, et par grand hasard un vieux camarade du comte, le général Lebrun, aide-major général, se trouvait là. Parti pour Metz, avec le maréchal Lebœuf, le 24, le général en était revenu en toute hâte. La mobilisation était loin d’être aussi avancée qu’on l’espérait. Le maréchal, consterné, dépêchait au ministre intérimaire le premier aide-major général, afin de provoquer de promptes mesures. M. Du Breuil avait demandé à son ami de le présenter au général Dejean. Grâce à l’appui de Lebrun, à la prière de M. de Champreux, il obtenait que son fils fût attaché à l’état-major général de l’armée. Il le retrouvait à la sortie du ministère :

— Tu peux faire ta cantine ! disait-il simplement.

Pierre lui sautait au cou. Ils allaient dîner ensuite chez une de leurs plus anciennes connaissances, le fameux Jules Thédenat. Professeur d’histoire au Collège de France, en 1848, il avait donné sa démission après le Coup d’État, voyagé longtemps, proscrit volontaire, ami de Victor Hugo à Bruxelles, de Quinet en Suisse. Il vivait fort retiré. Pierre le considérait comme un original.

Le père Thédenat, ainsi l’appelait-il avec une irrévérence sympathique, était un vieillard à face d’apôtre, fine, ardente et glabre. Des cheveux de femme, tout blancs et bouclés, encadraient son visage. M. Du Breuil, qui ne partageait aucune de ses idées, disait de lui en riant : « C’est un Rouge enragé. » Et, comme d’habitude, — dans la petite salle à manger pauvre, où voletaient les canaris en cage de M me Thédenat, humble et admirable créature de dévouement, — ils avaient causé, de verve et de confiance, non sans dispute.

L’ancien officier, qui se servait avec une grande adresse de son seul bras, tenait en main une pipe de bruyère qu’il avait bourrée et allumée sans secours. Il lançait de courtes bouffées. Thédenat l’écoutait, en fixant sur lui des yeux d’un vert de mer, vifs et clairs. On causait de la guerre, des alliances espérées. Rien n’indiquait que l’armée austro-hongroise dût être mobilisée. Une lettre du colonel de Bouille, attaché militaire à Vienne, lettre connue du général Lebrun, ne laissait aucun doute sur les intentions pacifiques de l’Autriche. M. Du Breuil raconta le propos tenu la veille à Saint-Cloud, par son ex-compagnon d’armes : le