Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/496

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
490
REVUE DES DEUX MONDES.

mières charrettes immobiles, pêle-mêle avec de l’infanterie en marche, défilant peloton à peloton, blancs de poussière, des souliers au shako.

Les convois du 2e corps et du grand Quartier général, sans compter d’innombrables bagages, continuaient leur route, l’ascension lente du plateau, l’interminable piétinement sous le soleil.

À Moulins, plus personne. L’état-major venait de partir. Il était quatre heures. Les ordonnances allaient se mettre en route avec les chevaux de main. Du Breuil aperçut Frisch en train d’assujettir le surfaix de Cydalise ; Brutus, trempé d’écume, hennit. Il changea de monture, enfourcha la jument déçue, qui se mit à traîner la patte, par ruse. Il l’éperonna, prit le trot, tandis que Frisch, près d’un seau réquisitionné en hâte, épongeait Brutus ravi, l’empêchant à petits coups de longe de boire l’eau sale vers laquelle il tendait avidement l’encolure, sa lèvre retroussée sur le rose des gencives.

Quelle chaleur ! Du Breuil eût donné n’importe quoi pour étancher sa soif. À l’endroit où la route bifurquait, vers Châtel-Saint-Germain, il n’y put tenir, s’approcha d’une auge de pierre, devant une ferme. Elle était vide. Le petit chasseur comprit : « Si mon commandant voulait boire… » Il avait rempli sa gourde à Moulins, la lui présenta d’un geste spontané. La simplicité de l’offre le toucha. Il but une gorgée.

Ils s’engagèrent sur une voie romaine qui accédait au plateau plus directement que la route. Au-dessous d’eux la petite vallée de Rozérieulles étala ses prairies, ses toits rouges, la verdure sombre des noyers. À mesure qu’ils montaient, le cercle de l’horizon s’élargissait. Ils dominaient maintenant la vallée de la Moselle. Un épais nuage de poussière serpentait au-dessus de la route, d’où s’élevait un brouhaha confus. Dans l’azur splendide, le vaste paysage ensoleillé se déploya. Les rivières dessinèrent à travers le damier des champs et les bouquets d’arbres leurs méandres bleus ; et dans l’air calme, Metz apparut, blanche, avec ses maisons innombrables. La haute masse de la cathédrale profila sur l’azur sa silhouette carrée. La ville lorraine souriait, heureuse, dans son corset aux dentelles de pierre. Un peu de brume dorée l’enveloppait de gloire.

Ils restèrent un instant immobiles, le petit chasseur insouciant, trouvant ça « chouette », Du Breuil ému jusqu’au fond de l’âme.