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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/488

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REVUE DES DEUX MONDES.

saisi. Entre les maisons, le fleuve humain coulait à pleins bords, charriant comme des épaves un prodigieux amas de voitures.

Aussi loin que la vue s’étendait, en avant, en arrière, ce n’étaient que fourgons encastrés l’un dans l’autre, ambulances peintes en gris, cantines en vert, des caissons d’artillerie, des fourragères, des prolonges chargées d’avoine et de vivres, un entassement inouï, un défilé sans fin d’innombrables voitures de réquisition, depuis l’antique charrette paysanne jusqu’à des haquets et des breaks. Les unes à moitié vides, d’autres pleines à verser. Les charretiers juraient, sacraient. Des estafettes essayaient en vain de se frayer un passage. Des troupes de toutes armes, mélangées, confondues, cheminaient péniblement à travers les intervalles. Ici une batterie d’artillerie, les pièces séparées les unes des autres par des carrioles chargées de sucre. Là, une file de blessés, figures pâles, linges sanglans, qui gémissaient à chaque secousse des cacolets. Et partout, un désordre, une bousculade, un enchevêtrement sans cesse renouvelés — arrêts brusques, rires, plaintes, coups de fouet, et sur le brouhaha de cette foule grouillante, le soleil, l’azur !… Mais un soleil déjà chaud qui faisait perler la sueur aux visages rouges, une acre poussière salissant l’azur frais.

Du Breuil eut le cœur serré. Cette route où s’entassait l’armée entière le fit songer à celle de Forbach. Ce matin de retraite ressemblait au soir de panique. Ses courtes joies d’hier, les minutes d’ivresse lorsque les mitrailleuses déchiraient l’air et que son cœur criait victoire, lui firent horreur. Il continuait à ressentir l’immense dégoût de la nuit devant les cadavres, le même écœurement plus profond, plus attristé. Et de l’inquiétude s’y mêlait, une terreur que cette soi-disant victoire ne fût en réalité qu’une boucherie en pure perte. Un succès ? Soit, mais pire qu’une défaite. La marche sur Verdun s’en trouvait retardée, compromise peut-être. Que le prince Frédéric-Charles gagnât de vitesse, on serait forcé de combattre encore, dans une situation d’infériorité flagrante.

Chaque minute de retard était une chance perdue. Stagnante jusque-là, l’armée devait maintenant par toutes les routes s’écouler en hâte, fuir. Ou bien qu’on fît tête résolument, pour écraser l’armée de Steinmetz inférieure en nombre et se retourner ensuite contre celle du prince Frédéric-Charles… Mais rien n’était plus désastreux que la lenteur de la retraite. Il eût fallu main-