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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/470

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Cela même caractérise sa manière. Il substitue aux procédés logiques de la pensée les procédés de l’imagination. Il introduit violemment le lyrisme dans la critique. C’est par-là que tout s’explique et s’éclaire ; et ce qui dans la Préface paraissait d’abord étrange et insolite, étonnant et stupéfiant, en devient aussitôt intelligible. Ce qui surprenait d’abord ici, c’était le ton. Même chez les très jeunes gens, on n’est pas accoutumé à trouver une pareille intrépidité dans l’affirmation. La science est modeste, et l’ignorance elle-même hésite à parler de si haut. D’où vient donc cette confiance sereine avec laquelle Victor Hugo traite de sujets dont il n’a pas la moindre notion et tranche des questions auxquelles il ne s’est pas donné la peine de réfléchir ? C’est qu’il sait par intuition ce que les autres hommes sont obligés d’apprendre lentement. Il a lu en lui les vérités qu’il nous révèle. L’histoire lui appartient, il règne sur elle du droit que lui donne la souveraineté de son génie et il la remanie suivant son bon plaisir. Ce n’est pas à lui de s’incliner devant les faits et les dates ; mais c’est aux faits de disparaître, aux dates de s’évanouir : il faut que tout plie devant son caprice. Sa fantaisie ne connaît pas d’obstacles et se joue librement à travers les siècles, donnant à la réalité ses propres couleurs, métamorphosant les choses, changeant la nature des œuvres et le caractère des hommes. D’un geste, il écarte ce qui le gêne ; il enveloppe la comédie antique dans son dédain, comme Hercule emportant les pygmées dans sa peau de lion. Milton et Dante deviennent des poètes dramatiques afin de lui complaire. Callot devient un Michel-Ange. Le grotesque emplit les temps modernes.

On s’est demandé comment s’était formée dans l’esprit de Victor Hugo cette théorie du grotesque, car il se trouve qu’il ne l’a pas empruntée. Elle ne lui est pas venue de l’étude de l’art chrétien non plus que de la lecture de Shakspeare ; puisqu’au contraire, il a lu Shakspeare et il a vu l’art chrétien à travers elle. D’autre part elle n’est pas pour le romantisme un ornement postiche, mais elle lui est essentielle et sert à rendre compte de la filiation historique de l’école. Les romantiques ont prétendu se rattacher à Ronsard et la pléiade de 1830 a cru qu’elle rejoignait par-dessus le XVIIe siècle celle de 1550. C’est une erreur accréditée par Sainte-Beuve. Les véritables ancêtres du romantisme ne sont pas là, et il ne faut pas les aller chercher à la cour des derniers Valois, mais bien dans la première moitié du XVIIe siècle, dans cette époque de Louis XIII vers laquelle une secrète affinité ramenait l’auteur de Cinq-Mars comme celui de Marion Delorme, et celui des Trois Mousquetaires ; dans le