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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/469

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Présentée avec cette franchise et cette ingénuité, la théorie s’explique d’elle-même, et met à nu ses racines. Elle ne procède pas de l’expérience et n’est pas davantage la conclusion d’un raisonnement. Elle n’est que l’expression d’un incommensurable orgueil. C’est une maladie. C’est la maladie romantique et c’est, bien plus que les mélancolies sans cause et les vagues désespérances, le mal du siècle. L’individu, longtemps plié sous la discipline que lui imposaient l’ordre social et les lois, s’est affranchi. Il veut maintenant étaler sa personnalité tout entière et rejette avec colère tout ce qui menace de la limiter. Il ne s’agit plus de savoir si ses impulsions sont bonnes ou mauvaises, utiles ou dangereuses ; il suffit qu’elles soient les siennes : il les suivra. Son caprice est son caprice ; il l’aime et il l’impose comme tel. De là le refus de se corriger. De là cette susceptibilité à l’égard de la critique et cette rage qui a d’abord recours à l’insulte et qui se prolonge ensuite en rancune tenace. Très sincèrement Victor Hugo croit que la critique n’est que la cabale de la médiocrité impuissante. C’est l’envie, c’est la malveillance, c’est la perfidie liguées contre la candeur du génie. La seule critique qu’il puisse admettre, c’est cette critique agenouillée qui se réduit à paraphraser les beautés. Et telle est bien cette « critique des beautés » qu’il voudrait avec Chateaubriand voir substituer à la critique stérile des défauts. Mais alors, si l’admiration bête doit prévaloir sur cette admiration éclairée et réfléchie qui s’attache à ce qui est beau, repousse ce qui est médiocre ou mauvais, s’il est faux de prétendre qu’il y ait un bon goût formé peu à peu par l’étude des modèles, si l’autorité de la raison s’opposant à la nature pour la modérer, la refréner et la redresser n’est qu’une insupportable tyrannie, si la grande loi consiste à s’abandonner à l’instinct, à suivre sa pente, à prendre toutes les suggestions du caprice pour autant d’inspirations du génie, de même que le rôle du critique se trouve du coup supprimé, qui ne voit que la tâche de l’éducateur est singulièrement simplifiée ? Elle consiste à se croiser les bras ou peut-être à joindre les mains dans l’attitude de l’adoration.

On commence à apercevoir par quelle méthode se dirige, à son insu, l’auteur de la Préface. Car il se pose, ainsi qu’il est naturel, en homme de science, d’information précise et d’argumentation rigoureuse. Il proteste qu’il ne bâtit pas de systèmes : il constate des faits, il relève des résultats, il préfère des raisons à des autorités. Partout il se défend de mêler les « fantasques rapprochemens de l’imagination aux déductions sévères du raisonnement. » Or, non seulement il mêle l’imagination au raisonnement, mais il remplace celui-ci par celle-là.