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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/463

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seconde moitié de ce siècle n’est pas si indépendante de la première que, sous beaucoup de rapports, elle ne la continue. Les écrivains de la période romantique sont pour nous presque des contemporains. Leur sensibilité a profondément agi sur la nôtre, et nous sommes encore trop pénétrés de leurs idées pour en pouvoir juger avec détachement. Ce n’est qu’à distance que se découvre la véritable portée des œuvres ; alors ce qu’elles pouvaient contenir de dangereux s’est émoussé, les parties saines se convertissent en élémens pour la formation de l’esprit. Élever les jeunes gens, cela ne consiste pas à les initier dès les bancs de l’école aux idées actuellement régnantes et aux nuances de notre sensibilité ; ils n’auront pas besoin pour cela de professeurs, et l’époque à laquelle ils sont nés ne pèsera sur eux que d’un poids trop lourd. Ce qu’il faut au contraire, c’est leur faire traverser des façons de penser et de sentir assez différentes de celles d’aujourd’hui, et c’est les munir d’assez de ressources empruntées au patrimoine de réflexion accumulé pendant les siècles, pour qu’ils puissent résistera la pression du milieu ambiant, et pour qu’ils soient en état par la suite de garder la liberté de leur esprit et de défendre les droits de leur individualité.

Afin de nous rassurer, on ne manque pas de promettre qu’on apportera dans le choix de ces livres modernes la réserve la plus scrupuleuse et le goût le plus délicat. C’est quelque chose qu’une telle assurance ; comment se fait-il qu’elle ne suffise pas à calmer toutes nos inquiétudes ? Apparemment c’est qu’on sait ce que c’est qu’une porte ouverte ou fermée ; on ne sait jamais ce qui passera par la porte une fois entr’ouverte. Voici un exemple qui vient à point pour témoigner que nos craintes ne sont pas sans fondement. On a commencé par inscrire aux programmes de l’enseignement secondaire un choix de poésies de Victor Hugo : le moyen en effet de parler de la poésie française aux jeunes gens sans leur parler de la Tristesse d’Olympio ? Pour ce qui est des Burgraves, ils ne figuraient qu’au programme de l’agrégation ; les candidats à la licence étaient seuls tenus d’avoir lu, étudié, compris la Préface de Cromwell. C’est cette Préface qu’on voudrait maintenant mettre dans les mains des garçons de quinze ans, pour leur apprendre à raisonner. C’est afin de lui faciliter l’entrée dans les lycées qu’un professeur, et des plus distingués, M. Maurice Souriau, publie une édition critique de la Préface, précédée elle-même d’une préface copieuse, enrichie d’un commentaire suivi, et élucidée suivant les principes de la plus scrupuleuse érudition. M. Souriau déplore que cet « art poétique du romantisme » ait été pendant quelque