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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/46

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REVUE DES DEUX MONDES.

se révoltaient ; puis, afin de cacher leurs projets, ils chantaient une barcarolle. Le chœur des jeunes filles reprenait :

 
L’amour s’enfuit, le temps s’envole ;
Le temps emporte nos plaisirs
Comme les Ilots notre gondole !

Le rideau tomba. Quelques mots échangés avec les dames Le Prêcheur, et Du Breuil rejoignit dans le salon de la loge Mme de Guïonic qui rajustait, devant une glace, l’aigrette de sa coiffure. Il admira la ligne pure de son bras levé. Sous ce regard expressif, elle abaissait ses cils longs et soyeux ; il savoura la finesse des paupières, bombées en feuilles de rose. Cependant ils parlaient des choses du moment, d’un ton calme ; mais le regard de Du Breuil, fixé sur elle avec âme, attira de force celui de Mme de Guïonic. D’un mouvement de lèvres, il exprima :

— Je vous aime.

Le ravissement qu’elle éprouva la rendit encore plus belle. Elle détourna la tête. Éprise d’héroïsme, elle était exaltée par la guerre, attristée aussi. Le perdre… S’il était blessé ! Mais, cœur fier, elle repoussait tout sentiment personnel d’égoïsme ou de lâcheté. Aussi s’imposait-elle un sourire courageux, persuadée, d’ailleurs, comme on l’affirmait de toutes parts, que la campagne serait courte et que la gloire en compenserait les périls. Parce qu’il allait se battre, Du Breuil lui parut plus grand. Elle l’aima mieux.

— Vous rappelez-vous, demanda-t-il, notre visite au Salon ? Vous portiez une robe de moire gris perle. Nous nous sommes arrêtés longtemps devant le tableau de Robert— FLeury ?

Quel tableau ? Ah ! oui, Le dernier jour de Corinthe. La toile avait fait sensation, obtenu la grande médaille d’or. Du Breuil la revoyait : dans le suprême désastre, les femmes et les enfans s’étaient réfugiés sous la statue de Minerve ; au loin, le consul Mummius, à cheval, apparaissait avec ses légions. Le massacre commençait et les survivantes étaient vendues comme esclaves. Parmi le groupe demi-nu du premier plan, beaux corps gisans, vierges et mères désespérées, une femme drapée de voiles, à genoux et découvrant son sein, regardait venir les vainqueurs.

— Pourquoi me demandez— vous cela ? fit-elle.

Il sourit sans répondre. S’il se rappelait particulièrement l’image de cette femme, c’est qu’elle ressemblait de façon étrange à Mme de Guïonic : ils en avaient même, cejour-là, fait la remarque. D’autres souvenirs le pressaient :