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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/459

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absolu de moi. Et puis je n’ai pu me résigner à la banalité, qui, peu à peu, s’est introduite dans nos relations. Des hommes tels que moi et mes pareils redoutent par-dessus tout le mariage, parce que le mariage est l’amour régularisé et systématisé. Et du jour où nos relations sont devenues affaire de devoir, ma nature d’artiste a cessé de pouvoir s’en accommoder. »

Mais c’est surtout dans Marie, ce « livre d’amour », qu’on citerait à toutes les pages des morceaux de ce genre. Dès le premier jour qu’il rencontre Marie, le héros se sent aimé : il s’en aperçoit « à un frisson qui secoue brusquement tout le corps de la jeune fille, descendant le long de son dos, jusqu’aux extrémités de ses longs doigts nerveux. » Il la prend donc, puis la quitte : mais comme ses sens se sont accoutumés à elle, il ne peut s’empêcher de la reprendre encore. C’est alors qu’il imagine de la marier, afin de pouvoir la partager avec son mari. « Garde-toi seulement, lui dit-il, de faire à cet homme des confidences inutiles ! Et en général méfie-toi de ces faux prophètes qui vont prêchant le culte de la vérité ! La vérité est une épée à deux tranchans qui n’est nulle part aussi bien que dans son fourreau. » Un jour que Marie, par peur de son fiancé, avoue à son amant qu’elle n’ose plus venir chez lui, le jeune homme, « à bout de patience, » la gronde en ces termes : « Qui donc, en vérité, est ton maître, cet homme ou moi ? Qui t’a rendue plus heureuse qu’aucune jeune fille sur la terre ? Qui a daigné t’introduire dans le pays enchanté de l’amour ? Marie, Marie, vas-tu te détourner de moi et m’être infidèle, oubliant mes bienfaits ? »

Et voici une des dernières strophes du livre, car le livre tout entier est fait d’une série de petits chapitres à forme lyrique, agréablement imités de Zarathustra.

« Des auteurs sans Dieu disent : beau comme le péché. — Mais moi, je ne suis pas sans Dieu, et je n’approuve pas leurs paroles. — Le péché est laid, son visage est convulsé, ses lèvres décolorées, ses mains tremblantes. Il se glisse dans l’ombre avec des regards lâches, et de sa bouche s’exhale une haleine infecte, qui empoisonne toutes les joies de la vie. — L’essence et le signe distinctif du péché sont la laideur. Que le péché devienne beau, comme est belle Marie ; et il cessera aussitôt d’être le péché. »

Tel est le héros ordinaire des romans de M. Nansen : c’est de ce seul point de vue qu’il juge les hommes et les choses. Et si les héroïnes de ces romans sont, en revanche, de petites personnes assez insignifiantes, et vicieuses par obéissance plutôt que par instinct