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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/45

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LE DÉSASTRE.

Mlle Le Prêcheur n’avait d’yeux que pour la scène. Toute à Masaniello, elle s’éventait avec émotion.

À la minute même, la Muette, Fenella, abandonnée par le vice-roi de Naples, devenu l’époux d’Elvire, mimait à son frère l’aveu de son déshonneur. Masaniello jurait de la venger.

Du Breuil trouvait à Mme de Guïonic un charme plus pénétrant que de coutume. Elle était restée froide et sérieuse jusqu’à ce qu’il parût, belle par la seule régularité des traits, l’harmonieux contour du buste. « Un marbre ! » — était en train de dire méchamment Mme Herbeau, dans une loge de face, au chevalier Zurli. — À présent, elle vivait ; une légère coloration lui était montée du cœur au visage ; le grain de sa chair avait pris un lustre nacré : elle semblait transfigurée. Du Breuil vit Mme Herbeau se pencher vers Zurli, et comprit à leur regard qu’elle parlait d’eux.

La salle gaie, rouge et or, à l’italienne, tout en lumières, faisait scintiller les diamans sur la blancheur des gorges, éclairait à plein les visages. Beaucoup étaient familiers à Du Breuil. Tout ce que Paris contenait d’illustre était là. Le bruit avait couru que l’Empereur et l’Impératrice assisteraient à la représentation. On savait maintenant que Leurs Majestés ne viendraient pas ; mais, comme pour donner un caractère officiel à cette soirée, dans la petite loge de service, se tenaient le duc de Gramont et le vicomte Laferrière. On se montrait le duc et la duchesse de Mouchy. Du Breuil admira le beau profil de la duchesse, couronné d’une guirlande de bleuets. Il reconnut à l’orchestre Jaillant, Bris, Jousset-Gournal ; aux premières loges Manhers et sa famille, plus loin la générale Chenot, moustachue comme un grenadier, Mme Langlade, la marquise d’Avilar. Elle escortait une jeune femme qu’elle s’efforçait de pervertir, au profit d’un diplomate chauve, sous les yeux mêmes du mari. On attendait avec impatience Marie Sass, qui devait chanter la Marseillaise. La salle entière avait la fièvre. Aux regards vifs, aux teints animés, visiblement la même préoccupation mordait toutes ces femmes en toilette de bal, ces hommes pour la plupart chamarrés de croix, généraux, artistes, lettrés, sénateurs, députés, gloires du barreau, de la Faculté de médecine, grands industriels, oisifs de race, tout ce qui, dans cette élite de luxe et d’apparat, ce soir-là, représentait la France.

Sur la scène, à la voix de Masaniello, les pêcheurs de Naples