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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/375

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lui raconte qu’elle s’est évanouie en apprenant la victoire. « La scène du bateau fut terrible, Milady s’élance et tombe inanimée devant moi : je la crus morte. Ses larmes heureusement se firent un passage, et elle parut aussitôt soulagée. Le roi arrivait. Sa Majesté daigna me tendre la main en m’appelant son libérateur… J’espère avoir quelque jour le plaisir de vous présenter lady Hamilton. C’est une des meilleures femmes de la terre : elle fait honneur à son sexe… » Il adresse ces lignes à sa propre femme, et il y paraît tout entier : dupe risible et formidable de son cœur, de ses sens, de son orgueil ; guerrier qui dans le combat ne connaît que son Dieu et sa patrie ; qui se juge invulnérable à l’amour défendu parce qu’il se sent inaccessible à la peur ; s’imagine être vertueux parce qu’il se sent très protestant et très anglais, et, touchant la terre d’Italie, se trouble au serrement de main d’un roi de parade, imbécile et poltron, à l’évanouissement d’une comédienne de cour qui, à Londres, avait posé, en Cléopàtre, dans le cabinet d’esthétique et de libertinage du docteur Graham. Il était subjugué, fasciné ; il le demeura, et il y perdit, avec la dignité de sa vie, cette qualité généreuse de l’âme qui distingue les héros des simples conquérans et des destructeurs d’hommes, cette fleur de la gloire, la magnanimité. Acclamé parles lazzaroni, fêté, encensé par la cour, il habite le palais Hamilton ; il s’égare dans son rêve. Le vertige est tel chez lui qu’il est près d’en mourir. Il ne se relève que pour proclamer son amour dans tout Naples, le crier à la nature entière, le déclarer à sa propre femme, aux ministres mêmes, dans ses dépêches officielles. Croyant servir son pays et ne servant que sa passion, il excite à la guerre Marie-Caroline qui déjà ne se possède plus. Il déplore, avec elle, les lenteurs de l’Autriche ; il condamne Thugut et ses machines suspectes. Cependant, à défaut d’armée, le vainqueur demandé arrive. Thugut avait été heureux de faire sa cour à l’impératrice, en se débarrassant, du même coup, d’un militaire intrigant et bavard, qu’il avait dès longtemps percé à jour. Mack est à Naples le 9 octobre. Nelson le rencontre au passage et le juge un pédant empêtré : c’est le coup d’œil de l’homme de guerre. Mais la reine les fait dîner ensemble, Emma Hamilton traite Mack en homme de génie, et Nelson est converti.

Mack ne s’éblouissait point lui-même de ses rodomontades et de ses spéculations stratégiques. Il avait un fond de bon sens qui le rendait perplexe dans l’exécution des plans spécieux qu’il