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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/353

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On connaît les détails de la lutte. — Grisés par le succès, trouvant une Chine plus décomposée encore et plus friable qu’ils ne l’avaient imaginé, les Japonais vainqueurs émirent la prétention non seulement de faire la Corée indépendante sous la tutelle du Japon, mais encore d’occuper la Mandchourie méridionale avec la presqu’île du Liao-Tung et Port-Arthur, de marcher sur Pékin, et d’aller affirmer leur triomphe aux yeux des Chinois dans la capitale même du Fils du Ciel.

Cette fois le Japon dépassait la mesure, et les Russes s’émurent. Sans bruit, en utilisant les tronçons du Transsibérien, ils concentrèrent de grandes forces militaires dans la province de l’Amour ; ils firent venir dans les eaux chinoises une imposante escadre composée de leurs meilleurs navires. Tant qu’il s’était senti désarmé, le gouvernement russe avait leurré les Japonais par une apparente indifférence, il avait même formellement admis l’occupation définitive du Liao-Tung ; mais quand il fut en état de parler haut, tout changea. — Confians, les Japonais continuaient à s’enfoncer dans la Mandchourie, ils y organisaient une administration japonaise sur le modèle des ken. Mais, trop éloignés de leur base d’opérations, manquant de vivres, de munitions et surtout d’argent, inquiets des préparatifs russes, ils durent ralentir leur marche, renoncer au voyage triomphal que le Mikado devait faire à Port-Arthur et accepter l’ouverture de négociations pacifiques. Grandes étaient les prétentions des vainqueurs : ils réclamaient l’occupation de la Mandchourie et du Liao-Tung avec Port-Arthur. La Russie, l’Allemagne, la France opposèrent leur veto : elles donnèrent, le même jour, au gouvernement du Mikado, le conseil amical de renoncer à des prétentions qui pourraient amener en Extrême-Orient une conflagration générale.

Le Japon hésita : il lui en coûtait de renoncer à des avantages si chèrement acquis, de reculer, lui, le vainqueur de la Chine, devant les menaces des puissances européennes. Mais la plus grande partie de son armée était en Mandchourie, victorieuse, mais épuisée ; la flotte n’était pas assez forte pour rester maîtresse de la mer en cas d’hostilités ; la puissance japonaise se trouvait coupée en deux : d’un côté, la nation, et le gouvernement, de l’autre ; séparées par une traversée de cinq ou six jours, la flotte et l’armée. Le gouvernement du Mikado se voyait réduit à la cruelle alternative de renoncer aux avantages conquis en Mandchourie et même en Corée, ou d’accepter une lutte qui aurait exposé sans