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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/341

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l’ambition des Russes. Le congrès de Berlin avait refoulé leurs prétentions sur Constantinople : ils redoublèrent d’efforts en Asie. Toute de paix et de « recueillement » en Europe, leur politique devint par-delà l’Oural toute d’énergie et d’action. Bientôt, ils s’installèrent sur les crêtes de l’Hindou-Kouch ; l’Afghanistan allait tomber en leur pouvoir, l’Inde était menacée, la route de la mer ouverte. Soudain la marche en avant s’arrêta net, les officiers qui poussaient vers le sud des pointes hardies furent rappelés ; le gouvernement du tsar, intimidé par les protestations de l’Angleterre, avait reculé devant la crainte de graves complications. Depuis lors, les Russes sont restés de ce côté sur la défensive : ils ont laissé les Anglais annexer librement la côte du Mekran et la vallée du Tchitral, fermer à leurs rivaux la route de la mer libre, et faire de l’océan Indien un lac britannique.

Arrêtés en Afghanistan, attendant des circonstances plus favorables avec cette patience que donne une foi inébranlable dans l’avenir, impuissans d’ailleurs, faute de capitaux et de moyens d’action, à poursuivre partout à la fois une politique de conquête, les Russes se sont tournés résolument vers l’Extrême-Orient ; ils ont essayé d’atteindre par le nord ces riches marchés de l’Empire du Milieu, où la France et l’Angleterre tentaient de pénétrer par le sud et par les côtes.

De temps immémorial, les caravanes mongoles transportaient de Chine en Russie les thés et les soies ; toutefois ce trafic ne fut jamais bien considérable (en 1894 il n’était encore que de 51 millions de francs). Pour développer son négoce, la Russie fut naturellement amenée à rapprocher ses frontières du centre même de la production chinoise. Petit à petit elle entoura l’Empire du Milieu d’une immense ligne de circonvallation depuis l’Hindou-Kouch jusqu’aux frontières de Corée, elle l’enserra entre les deux branches d’une immense pince. En 1858, elle occupa le territoire de l’Oussouri, et fonda sur la mer du Japon le port de Vladivostok. — Enfin la Russie atteignait la mer : elle avait un port libre de glaces pendant huit mois de l’année !

C’était un grand pas fait. Mais ce n’était pas encore pour « l’abcès » russe un exutoire suffisant. Vladivostok est bloqué pendant quatre mois d’hiver ; il s’ouvre sur une mer fermée par des détroits impraticables, ou dont les rives sont coréennes ou japonaises. Tout de suite la Russie se préoccupa de s’assurer des issues vers l’Océan : le Japon était encore un pays fermé, arriéré,