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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/34

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REVUE DES DEUX MONDES.

charges, le parallélisme des sabres, des lances, éveillaient des idées de règle et de discipline, vertu suprême des armées. Un grand espoir le souleva, il se sentit jeune et fort. Là-haut, dans les salons dorés, au milieu des courtisans repus et sournois, s’il avait été pris de doute et de malaise, si même la vieillesse de l’Empereur l’avait inquiété, une confiance robuste lui revenait, devant ces hommes couchés à côté de leurs armes. C’étaient des soldats comme lui, des frères inférieurs et rudes ; ils symbolisaient l’énergie de la France et l’espoir du triomphe.

Il rentra dans la chambrette. Titan leva la tête, le reconnut et se rendormit. Le jeune officier fit quelques pas, les mains croisées derrière le dos. Le miroir à barbe de Lacoste, accroché près de la fenêtre, brillait. Il s’y regarda longuement. L’examen le satisfit : un grand front, des yeux bruns, une moustache soyeuse, une petite mouche sous la lèvre, le teint mat, le grain de la peau ferme et doux ; beaucoup de race en somme, et cette fierté séduisante qui plaît aux femmes. L’image de Mme de Guïonic vint se placer entre la glace et lui. Alors il eut la vision subite de ce même visage défiguré. Si une balle lui trouait la tempe. Si un éclat d’obus lui labourait la face !… Son fatalisme de soldat lui fit hausser les épaules. À chacun son sort. Le mieux était de n’y pas songer. Il s’approcha de la fenêtre et se représenta le château endormi, si bruyant tout à l’heure. Puis, il contempla les étoiles et tourna la tête vers la grande lueur rousse qui là-bas, dans le ciel sombre, flottait au-dessus de Paris. Qu’un mot tombât de la bouche de ces deux maîtres, l’Empereur, l’Impératrice, la France en tumulte se lèverait.

Longtemps, jusqu’au retour de Lacoste, il contempla la clarté rougeâtre. Le silence était profond, les feuilles mêmes remuaient sans bruit. Jamais les étoiles n’avaient été plus belles.

III

Dans la pièce où travaillaient les officiers d’ordonnance du ministre, Du Breuil était assis devant un bureau surchargé de dossiers, de lettres, de dépêches. Trois de ses camarades, à d’autres tables, la tête penchée, d’une main fébrile, transcrivaient sur des registres des ordres griffonnés en hâte, sabrés à coups de crayons de couleur. Dans tous les coins, le long des murs, sur des chaises, des états recopiés avec soin gonflaient des chemises