Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/33

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
27
LE DÉSASTRE.

Il ne la quitta qu’à regret, et le regard toujours en éveil, indiqua au garde d’écurie un bat-flanc qui venait de tomber, attendit qu’il fût raccroché, pour sortir. Dehors, ils respirèrent ; cette odeur saine, mais épaisse, chargée de vie au repos, les avait engourdis.

Lacoste reprit sa ronde ; ils firent le tour du quartier et remontèrent l’escalier, pour passer dans le casernement.

— Je t’en fais grâce, hein ? dit Lacoste. Ça ne sent pas bon. La porte d’une chambrée était ouverte. Du Breuil s’avança jusqu’au seuil. Sous le falot de Gouju, à droite et à gauche, les dormeurs s’allongeaient presque nus. Au-dessus de leurs têtes, une planche portait les charges et les coiffures ; une autre, les sacoches et le manteau roulé. Au chevet des lits luisaient les sabres et les brides, pendus à des crochets. On distinguait les râteliers de lances, au mur, et, sous les planches à pain, les cuillers et les quarts. L’enfilade des couchettes et des paquetages se fondait dans l’ombre. On entendait seulement des souffles rauques haleter. Le premier lancier, un bel homme blond, ronflait la bouche ouverte ; il avait l’air de rire en montrant les dents. Ses pectoraux velus s’enflaient et s’abaissaient avec lenteur. Du Breuil, dans un éclair, entrevit la force brute qui sommeillait là. Cette chair d’hommes n’évoquait que mâle énergie, muscles bandés à l’action, vigueur destructive. Aux quatre coins de la France, à la même heure, dans toutes les casernes des garnisons lointaines, cavaliers, fantassins, artilleurs, l’armée assoupie reposait, comme une bête monstrueuse dont il percevait la respiration. Il imagina le réveil de ces milliers et de ces milliers d’hommes, si le cri : « Debout ! la guerre est déclarée ! » éclatait à leurs oreilles. La vision fut instantanée, terrible. Et pour la première fois depuis longtemps, la chambrée, cette simple chambrée qui sentait la tanière, avec ses dormeurs nus, avec ses effets d’équipement, l’acier des lances et des sabres, lui parut une chose formidable.

— Je te laisse, n’est-ce pas ? dit Lacoste continuant sa ronde, tu connais le chemin.

Il indiquait du doigt une petite porte, sur le palier.

Du Breuil restait immobile, fasciné, sur le seuil de la longue pièce, qu’éclairait en s’éloignant, dans une lueur rapetissée, le falot balancé par Gouju. Comme dans l’écurie, mais plus forts, des effluves de vie chaude l’étouffaient. La symétrie des lits, des